Dialogues avec le Maí¬tre – Regard sur le passé

Je n’ai jamais aimé me tourner vers le passé ; je pense que le présent est le résultat de tout ce que nous avons vécu, et qu’il suffit de voir comment nous agissons en ce moment pour comprendre les bénédictions et corriger les malédictions.

Mais maintenant que le journaliste Fernando Morais revient sur ma vie, j’ai décidé moi aussi de regarder certaines notes concernant mon apprentissage avec J., mon ami et maí®tre dans la tradition de RAM. La plupart ont été écrites entre 1982 et 1986. Il y a plusieurs années, j’ai publié quelques-uns de ces dialogues dans cette colonne, et bien que la réaction des lecteurs fí»t excellente, j’ai trouvé que cela suffisait. Cependant, en relisant certains carnets couverts de poussière (je ne fais plus cela, je ne prends pas de notes et je n’écris pas de journaux), j’ai découvert des choses très particulières. Dans les quatre prochaines colonnes, je vais transcrire celles qui me paraissent les plus intéressantes.

Un après-midi, dans un café í  Copacabana, après une semaine de longues pratiques spirituelles sans aucun résultat, je pose cette question :

« Je me sens très souvent ignoré par Dieu, míªme si je sais qu’Il est í  mes cí´tés. Pourquoi est-il si difficile d’établir un dialogue avec la Divinité ?

– D’une part, nous savons qu’il est important de chercher Dieu. D’autre part, la vie nous éloigne de Lui – parce que nous nous sentons ignorés par la Divinité ou parce que nous sommes occupés par notre quotidien. Cela entraí®ne un profond sentiment de culpabilité : ou bien nous pensons que nous renoní§ons trop í  la vie í  cause de Dieu, ou bien nous pensons que nous renoní§ons trop í  Dieu í  cause de la vie.

« Cette apparente double contrainte est imaginaire : Dieu est dans la vie, et la vie est en Dieu. Si nous parvenons í  pénétrer dans l’harmonie sacrée de notre quotidien, nous serons toujours sur la bonne voie, parce que nos tí¢ches quotidiennes sont aussi nos tí¢ches divines.

– Mais í  quel genre de pratique puis-je recourir pour íªtre en mesure de croire vraiment ce que tu es en train de me dire ?

– Détends-toi. Au début de notre chemin spirituel, nous voulons beaucoup parler avec Dieu – et nous finissons par ne plus écouter ce qu’Il a í  nous dire. C’est pourquoi il est toujours conseillé de se détendre un peu. Ce n’est pas facile : nous avons une tendance naturelle í  toujours bien faire, et nous pensons que nous parviendrons í  rendre notre esprit meilleur si nous travaillons sans cesse.

– Veux-tu me dire que je dois íªtre passif et ne pas essayer de m’améliorer ?

– Cela dépend de la faí§on dont tu vois ton travail. Nous pouvons penser que la vie ne nous offrira rien d’autre demain que la répétition de ce que nous avons fait hier et aujourd’hui. Mais, si nous sommes attentifs, nous observerons qu’aucun jour n’est semblable í  l’autre. Chaque matin apporte une bénédiction cachée : une bénédiction qui ne sert que pour ce jour-lí , et qui ne peut pas íªtre mise en réserve ou réutilisée. Si nous ne profitons pas de ce miracle aujourd’hui, il sera perdu.

– Mais n’y a-t-il pas un moyen sí»r d’établir ce dialogue avec la Divinité, la méditation, par exemple ? Ou l’effort d’essayer de m’améliorer tous les jours ?

– Ta question est celle d’un homme embarrassé par une idée ; il suffit de garder ce point d’interrogation toujours présent, et tout viendra í  propos. Les conditions idéales que tu recherches n’existent pas. Certains défauts ne seront jamais éliminés. La ruse consiste í  savoir que, malgré tous tes défauts, ta présence ici a une raison, et que tu dois l’honorer.

« Efforce-toi d’aller au-delí  de tes limites habituelles. Sois pendant dix minutes par jour la personne que tu as toujours désiré íªtre. Si ton problème est l’inhibition, prends l’initiative de la conversation. Si ton problème est la culpabilité, sens-toi reconnu. Si tu penses que le monde t’ignore, cherche consciemment í  attirer tous les regards. Tu connaí®tras des situations difficiles, mais cela vaut la peine.

« Celui qui parvient í  íªtre ce qu’il a ríªvé d’íªtre pendant dix minutes par jour fait déjí  un grand progrès. »

J’ai décidé de le provoquer en citant un écrit bouddhiste qui traite des six difficultés que représente la vie dans une maison : la construire donne du travail, la payer donne encore plus de travail, il faut toujours la réparer, elle peut íªtre confisquée par le gouvernement, on reí§oit sans cesse des visites et des hí´tes indésirables, elle sert de cachette pour des actes condamnables.

Selon ce míªme texte bouddhiste, habiter sous un pont, cela présente six avantages : on peut le trouver facilement, le fleuve nous montre que la vie est passagère, nous ne ressentons pas la cupidité, une clí´ture n’est pas nécessaire, il vient toujours un nouveau passant pour converser, il n’y a pas de loyer í  payer.

J’ai conclu en disant que c’était une belle philosophie, mais que, du moins dans mon pays, quand nous voyons les gens vivre sous des ponts et des viaducs, nous avons la certitude que ce texte se trompe.

J. a répondu :

« Ce texte est beau, mais, dans notre contexte, il se trompe en effet. Cependant, cela ne doit pas servir í  alimenter notre culpabilité. Nous nous sentons coupables pour tout ce qu’il y a d’authentique en nous ; notre salaire, nos opinions, nos expériences, nos désirs cachés, notre faí§on de parler – nous nous sentons coupables míªme pour nos parents et nos frères.

« Et quel en est le résultat ? La paralysie. Nous avons honte de faire quoi que ce soit qui serait différent de ce que les autres attendent. Nous n’exposons pas nos idées, nous n’appelons pas au secours. Nous justifions cela en disant “Jésus a souffert, et la souffrance est nécessaire”.

« Jésus a traversé bien des situations de souffrance, mais il n’a jamais cherché í  y rester. On ne peut pas occulter sa lí¢cheté avec des excuses de ce genre, sinon le monde entier n’irait pas plus loin. Alors, si tu vois quelqu’un sous un viaduc, va l’aider parce qu’il fait partie de ton monde.

– Et que faire pour changer cela ?

– Aie la foi. Crois que c’est possible, et tu commenceras í  changer toute la réalité qui t’entoure.

– Personne ne peut assumer cette tí¢che tout seul. Je vois que la plupart des gens n’ont pas la foi suffisante.

– Nous critiquons parfois l’absence de foi des autres. Nous ne sommes pas capables de comprendre les circonstances dans lesquelles ils l’ont perdue, et nous ne cherchons pas í  soulager la misère de notre frère – qui engendre la révolte et l’incrédulité dans le pouvoir divin.

« L’humaniste Robert Owen parcourrait la campagne anglaise, parlant de Dieu. Au XIXe siècle, il était courant de recourir í  la main-d’Å“uvre enfantine dans des travaux pénibles, et un jour Owen s’est arríªté dans une mine de charbon, oí¹ un gamin de douze ans portait un lourd sac de minerai.

« “Je suis lí  pour t’aider í  parler avec Dieu, lui a dit Owen.

« – Merci beaucoup, mais je ne le connais pas. Il doit travailler dans une autre mine”, a répondu le gosse. Comment voudrais-tu qu’un gamin, dans ces conditions, puisse croire en Dieu ?

– Je te renvoie la question. Comment faire en sorte que cela soit possible ?

– En plus de la foi, aie de la patience. Comprends que tu n’es pas seul quand tu désires que la Justice Céleste se manifeste aussi sur cette Terre. Au Moyen í‚ge, plusieurs générations prenaient part í  la construction des cathédrales gothiques. Cet effort prolongé aidait les participants í  organiser leur pensée, rendre grí¢ce, et ríªver. Aujourd’hui le romantisme est fini ; mais le désir de construire demeure dans bien des cÅ“urs, il s’agit simplement d’íªtre ouvert pour rencontrer les bonnes personnes.

(suite dans la prochaine édition)