Cinquième chapitre

by Paulo Coelho on April 2, 2007

Lukás Jessen-Petersen, 32 ans, ingénieur, ex-mari

Athéna savait déjà qu’elle avait été adoptée par ses parents quand je l’ai rencontrée pour la première fois. Elle avait dix-neuf ans et elle était sur le point de se battre à la cafétéria de l’université avec une fille qui, pensant qu’elle était d’origine anglaise (blanche, cheveux lisses, yeux tantôt verts, tantôt gris), avait fait une remarque hostile au sujet du Moyen-Orient.

C’était le premier jour de cours ; la promotion était nouvelle, personne ne savait rien de ses camarades. Mais cette jeune fille s’est levée, et elle s’est mise à hurler comme une folle :

« Raciste ! »

J’ai vu la terreur dans les yeux de l’autre, le regard excité des étudiants présents qui voulaient voir ce qui se passait. Comme cette classe était là pour un an, j’ai prévu immédiatement les conséquences : bureau du recteur, plaintes, risque d’expulsion, enquête policière sur le racisme, et cetera. Tout le monde avait quelque chose à perdre.

« Tais-toi ! » me suis-je écrié, ne sachant ce que je disais.

Je ne les connaissais ni l’une, ni l’autre. Je ne cherche pas à sauver le monde et, pour parler sincèrement, une querelle de temps en temps, c’est stimulant pour les jeunes. Mais mon cri et ma réaction avaient été plus forts que moi.

« Arrête ! » ai-je crié de nouveau à la jolie fille qui attrapait l’autre, jolie elle aussi, par la peau du cou. Elle m’a foudroyé du regard. Et brusquement, quelque chose a changé. Elle a souri – les mains encore sur la gorge de sa camarade.

« Tu as oublié de dire : “s’il te plaît”. »

Tout le monde a éclaté de rire.

« Arrête, ai-je demandé. S’il te plaît. »

Elle a lâché la fille et marché dans ma direction. Toutes les têtes ont accompagné son mouvement.

« Tu as de l’éducation. Aurais-tu aussi une cigarette ? »

J’ai tendu mon paquet, et nous sommes allés fumer sur le campus. Elle était passée de la rage absolue au relâchement complet, et au bout de quelques minutes, elle riait, parlait du temps, me demandait si j’aimais tel groupe musical ou tel autre. J’ai entendu la sonnerie qui appelait pour les cours, et j’ai ignoré solennellement ce pour quoi j’avais été éduqué toute ma vie : le respect de la discipline. Je suis resté là à bavarder, comme si l’université, les querelles, la cantine, le vent, le froid, le soleil n’existaient plus. Seule existait cette femme aux yeux gris devant moi, tenant des propos inutiles et absolument sans intérêt, capables de me garder là pour le restant de ma vie.

Deux heures plus tard, nous déjeunions ensemble. Sept heures plus tard, nous étions dans un bar, dînant et buvant autant que notre budget nous permettait de manger et de boire. Nos conversations se sont approfondies, et en peu de temps je savais déjà presque tout de sa vie – Athéna racontait des détails de son enfance, de son adolescence, sans que je pose aucune question. Plus tard, j’ai su qu’elle était ainsi avec tout le monde ; mais ce jour-là, je me suis senti l’homme le plus exceptionnel sur la Terre.

Elle était arrivée à Londres comme réfugiée de la guerre civile qui avait éclaté au Liban. Son père, un chrétien maronite (N.R. : appartenant à une branche de l’Église catholique qui, bien que soumise à l’autorité du Vatican, n’exige pas le célibat des prêtres et pratique des rites orientaux et orthodoxes), menacé de mort parce qu’il travaillait avec le gouvernement, ne voulait pas se résoudre à l’exil, jusqu’au jour où Athéna, écoutant en cachette une conversation téléphonique, avait décidé qu’il était temps de grandir, d’assumer ses responsabilités filiales et de protéger ceux qu’elle aimait tant.

Elle avait esquissé une sorte de danse, feignant d’être en transe (elle avait appris tout cela au collège, quand elle étudiait la vie des saints) et commencé à dire des choses. Je ne sais pas comment une enfant peut entraîner les adultes à prendre des décisions fondées sur ses commentaires, mais Athéna a affirmé que c’était exactement ce qui s’était passé ; son père était superstitieux, elle était absolument convaincue qu’elle avait sauvé la vie de sa famille.

Ils sont arrivés ici comme réfugiés, mais pas comme des mendiants. La communauté libanaise est dispersée dans le monde entier, le père a trouvé tout de suite un moyen de rétablir ses affaires, et la vie a continué. Athéna a pu étudier dans de bonnes écoles, elle a pris des cours de danse – c’était sa passion – et choisi la faculté d’ingénierie aussitôt l’enseignement secondaire terminé.

Ils étaient déjà à Londres quand ses parents l’ont invitée à dîner dans l’un des restaurants les plus luxueux de la ville et lui ont expliqué, avec précaution, qu’elle avait été adoptée. Elle a simulé la surprise, et affirmé que cela ne changeait rien à leur relation.

Mais en réalité, un ami de la famille, dans un accès de haine, l’avait déjà traitée d’« orpheline ingrate, même pas une fille naturelle, qui ne sait pas se tenir ». Elle avait lancé un cendrier, le blessant au visage, pleuré en cachette pendant deux jours, mais s’était habituée à ce fait. Ce proche en avait gardé une cicatrice et, ne pouvant en expliquer l’origine à personne, il racontait qu’il avait été agressé dans la rue par des voyous.

Je l’ai invitée à sortir le lendemain. D’une manière très directe, elle a déclaré qu’elle était vierge, qu’elle fréquentait l’église le dimanche et ne s’intéressait pas aux romans d’amour – elle se souciait davantage de lire tout ce qu’elle pouvait sur la situation au Moyen-Orient.

Enfin, elle était occupée. Très occupée.

« Les gens croient qu’une femme ne rêve que de se marier et d’avoir des enfants. Et toi, à cause de tout ce que je t’ai raconté, tu crois que j’ai beaucoup souffert dans la vie. Ce n’est pas vrai, et je connais cette histoire, d’autres hommes se sont approchés de moi avec ce discours, “me protéger” des tragédies.

« Ce qu’ils oublient, c’est que déjà dans la Grèce antique, les gens revenaient des combats morts sur leurs boucliers, ou bien renforcés par leurs cicatrices. C’est mieux ainsi : je suis sur le champ de bataille depuis que je suis née, je suis toujours en vie, et je n’ai besoin de personne pour me protéger. »

Elle a fait une pause.

« Tu vois comme je suis cultivée ?

– Très cultivée, mais quand tu attaques une personne plus faible que toi, tu laisses entendre que tu as vraiment besoin de protection. Tu aurais pu ruiner ta carrière universitaire ici.

– Tu as raison. J’accepte l’invitation. »

À partir de ce jour-là, nous nous sommes mis à sortir ensemble régulièrement, et plus j’étais près d’elle, plus je découvrais ma propre lumière – elle m’encourageait à donner toujours le meilleur de moi-même. Elle n’avait jamais lu aucun livre de magie ou d’ésotérisme : elle disait que c’était chose du démon, que le seul salut était en Jésus, et point final. De temps à autre, elle insinuait des choses qui ne semblaient pas en accord avec les enseignements de l’Église :

« Le Christ s’entourait de mendiants, de prostituées, de collecteurs d’impôts, de pêcheurs. Je pense qu’il voulait dire par là que l’étincelle divine se trouve dans toutes les âmes et ne s’éteint jamais. Quand je suis calme, ou quand je suis terriblement agitée, je sens que je vibre avec tout l’Univers. Et je fais alors des découvertes – comme si c’était Dieu lui-même qui guidait mes pas. Il y a des minutes où je sens que tout m’est révélé. »

Et aussitôt, elle se corrigeait :

« C’est faux ! »

Athéna vivait toujours entre deux mondes : celui qu’elle sentait authentique et celui qui lui était enseigné à travers sa foi.

Un jour, après un semestre ou presque d’équations, de calculs, d’études de structures, elle a annoncé qu’elle allait abandonner la faculté.

« Mais tu ne m’en as jamais parlé !

– J’avais peur d’aborder le sujet, même avec moi-même. Mais aujourd’hui, j’étais chez ma coiffeuse, qui a travaillé jour et nuit pour que sa fille puisse finir ses études de sociologie. La fille a réussi à terminer la faculté, et après avoir frappé à toutes les portes, elle a trouvé un emploi de secrétaire dans une entreprise de production de ciment. Pourtant, ma coiffeuse répétait aujourd’hui, toute fière : “Ma fille a un diplôme.”

« La plupart des amis de mes parents, et des enfants des amis de mes parents, ont un diplôme. Cela ne signifie pas qu’ils aient trouvé un emploi à leur goût – bien au contraire, ils sont entrés dans une université et en sont sortis parce que quelqu’un leur a dit, à une époque où les universités semblent compter, que, pour s’élever dans la vie, on avait besoin d’un diplôme. Et le monde se prive d’excellents jardiniers, boulangers, antiquaires, sculpteurs, écrivains. »

Je l’ai priée de réfléchir encore un peu, avant de prendre une décision aussi radicale. Mais elle a cité les vers de Robert Frost :

« Devant moi il y avait deux routes

J’ai choisi la route la moins fréquentée

Et cela a fait toute la différence. »

Le lendemain, elle n’est pas venue aux cours. Lors de notre rencontre suivante, je lui ai demandé ce qu’elle allait faire.

« Me marier. Et avoir un enfant. »

Ce n’était pas un ultimatum. J’avais vingt ans, elle dix-neuf, et je pensais qu’il était encore très tôt pour un engagement de cette nature.

Mais Athéna parlait très sérieusement. Et moi, je devais choisir entre perdre la seule chose qui occupait vraiment ma pensée – mon amour pour cette femme – ou perdre ma liberté et tous les choix que l’avenir me promettait.

Honnêtement, la décision n’a pas été très difficile.

Le prochain chapitre sera en ligne le 09.04.2007

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{ 11 comments }

SAMIRA May 20, 2007 at 4:56 pm

Chère Daniala , Je t’envie le fait d’avoir rencontré Paulo et de lui avoir parler du rituel de la danse,J’aurai aimé être à ta place mais comme je travaille , je n’aurai pu me libérer et en plus , je suis un peu loin de la France .
Mais , je peux ajouter un plus au rituel de la danse , c’est que , j’en fais l’expérience à chaque fois que je me mets devant le clavier : l’écriture équivaut , pour moi à ce rituel de la danse , je sens à ce moment là , que je danse à travers mes lignes , à petits pas , j’avance , je m’accroche à chaque note , et je pousse les mots en avant .
Au début , je commence par des pirouettes toutes hésitante; je plonge dans un grand écart , je domine les lignes et les interlignes , parfois je fais une retrospective sur mon écrit à coup d’entrechat, enfin , je réalise une chorégraphie de la ligne majestueuse …

Daniela May 12, 2007 at 6:05 pm

J’ai participé à la séance de dédicace à virgin megastore ;
Beaucoup de monde et Paolo tu était là, toujours à l’aise comme d’habitude, sans trac, le trac c’était moi qui l’avait ;j’ai pu te dire que j’ai dévoré ton roman, que je l’ai adoré car il réunit à la fois ce que j’aime et j’apprécie le plus au monde : le talent de Paolo Coelho, la Roumanie (car je suis d’origine roumaine) et mon auteur roumain préféré Mircea Eliade.
Ensuite je t’ai demandé si tu as pu ,tout comme Athéna dans le roman, expérimenter le rituel de la danse pour renter en contact avec la Mère et tu as répondu que oui .
Et ensuite tu m’a posé la même question : et vous ?
Non, malheureusement pas encore.
Alors dansez Madame !
J’espère qu’en lisant La sorcière de portobello, certains auront envie d’aller en Roumanie sur les traces d’Athéna, d’autres auront envie de découvrir Mircea Eliade qui a été d’ailleurs traduit en français et ça c’est très bien.

SAMIRA April 12, 2007 at 5:06 pm

Bonjour à tous les lecteurs de la sorcière de Portobello .Je suis dans un cybercafé.Je viens de finir la lecture de ce chapitre.Je regarde les gens autour de moi .Je recherche un peu d’inspiration autour de moi. Votre chapitre parle essentiellement du sentiment de l’amour.Je crois parfois qu’il faut avoir un peu de la chance d’Athéna pour entrainer un monde avec soi.Sinon , on se retrouve au milieu d’une impasse , quand on y marche trop promptement; on y tombe dans un gouffre , on y avance à points fermés , on y perd l’issue …..
Athéna est très intuitive , comment fait-elle pour bouleverser les paramètres sociaux? surtout celui du mariage.Elle a bien demandé Petersen en mariage.J’essaye de faire la même chose d’une manière indirecte avec mon être de lumière , et cela ne marche pas .A chaque fois que je le fais, lui , ne me parle que de paramètres sociaux….
J’ai l’impression que dans mon pays , Dieu a quitté le navire et ne veut pas s’y installer.Il y a beaucoup de notions qui détruisent l’intuition chez nous , on est en manque de sorcières , chez nous point final à la ligne.On a plutôt que des esprits en parallèlles, qui ne se rencontreront jamais au nom de tous ces paramètres sociaux, religieux , et idiots ….
Il m’arrive de penser que si la haut on veut me cerner par des paramètres , je dirai non et je prendrai toutes lesarmes celles d’en haut et celles d’en bas pour me battre contre tous les paramètres, celles d’en haut et celles d’en bas …Mais si mon être de lumière daignait un peu m’écouter …..

Mirna ASSAF April 9, 2007 at 3:28 am

Merci de nouveau…
Mon très cher écrivain, dans tous vos “miracles” que j’ai tous lus, vous ne cessez de transformer, sans le savoir, un de mes rêves en réalité! Comment!? Je rêve être le personnage principal d’un de vos “miracles”… Et voilà je le suis toujours.
Quoi dire à propos de mon rêve dans ce cinquième chapitre?
Une Libanaise… Chrétienne (Maronite)… c’est mon identité. Les lignes soulignent mon caractère… Voilà mon rêve réalisé. Merci infiniment…
J’attends impatiemment avoir le livre entre mes mains…

enzooo sellers April 9, 2007 at 2:59 am

J’ai rencontré une Athena il y a 2 ans, elle chantait son amour du Liban en jouant du piano dans un club musique d’un campus parisien. Elle devait se produire dans Paris mais je ne sais pas si les évènements politiques entretemps ne l’ont pas trop perturbé.
Je pense que votre livre pourra lui apporter si quelqu’un a la bonne idée de lui indiquer ou de lui offrir.

Merci pour elle et merci pour nous, car comme d’habitude ce livre nous apportera ce que l’on voudra bien en retenir,

Enzooo Sellers

Diane Babayan April 6, 2007 at 2:18 am

Cher Paulo,

Je viens de lire l’extrait de votre dernier livre sur ce site et comme d’habitude, quand je vous lis, je me sens complètement en osmose avec vos personnages dans votre monde. J’ai hâte d’acheter ce livre et le sentir vivre entre mes doigts et dans ma tête.

Une de vos admiratrices et lectrices assidues depuis fort longtemps

Diane

aude April 5, 2007 at 5:00 pm

c’est toujours un grand plaisir de vous lire et ce chapitre est kome la goutte do qui n’a pa apaisé ma soif!
jè hate davoir le livre entre les mains car déjà je me retrouve dans ce chapitre:”quand tu attaques une personne plus faible que toi, tu laisses entendre que tu as vraiment besoin de protection.”, tou à fait moi!
merci de nour ouvrir les yeux à nouq qui vivons en oubliant parfois de les ouvrir…

Joanna April 5, 2007 at 4:00 pm

Cher Paul Cohelo

Quel bonheur de lire ces quelques ligne ! Merci de partager avec nous cet instant de bien être au moment où l’on peut lire ce chapitre et de ce fait s’évader. Qui que l’on soit, on se retrouve toujours un moment ou à un autre dans vos livre…

Au plaisir de vous lire,

Amitiés,

Joanna

p'tit bulle April 5, 2007 at 10:25 am

cher Paulo,

c’est toujours un plaisir de lire vos livres…on se retrouve toujours dedans, entre la quete du soi et de l’amour, et la volonté de vivre pleinement ces quelques années sur terre…une fois de plus, c’est un bonheur immense de parcourir ces lignes.
en attendant impatienmment la suite et la sortie du livre…

a tous beaucoup d’amour et de soleil dans votre vie de chaque jours! battez-vous à coup d’amour pour faire avancer ceux qui vous entourent et vous-meme!

SyvieF April 5, 2007 at 9:39 am

Bonjour Paulo,
Lire ce chapitre est une invitation pour moi à aller plus loin, toujours plus loin…Et à poser l’action libératrice qui me rendra libre de mon regard, de celui des autres,de l’inconscient collectif!

MERCI d’être dans ma Vie, sur mon Chemin, pour ouvrir, ouvrir encore!

Sylvie

DEKHIL NAZIM ABDOU April 2, 2007 at 6:55 pm

Chér frére Paulo,je viens de lire le dernier chapitre et je voie que presque tout les guerriers de la lumiére se ressembles; ils n’y croivent pas vraiment aux titres et diplômes mais surtout à la vie(de cette vie je n’ai appris qu’une chose; j’ai appris à aimer et je ne vous souhaite qu’une chose,c’est de savoir aimer).apprecier la vie dans chaque geste,chaque soupire est un cadeau du bon Dieu

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