Édition nº 161 : Convention sur les blessures d’amour

Dispositions générales :

A – Considérant que le dicton «  autant vaut en amour et dans la guerre » est absolument correct ;

B – Considérant que dans la guerre nous avons la Convention de Genève, adoptée le 22 aoí»t 1864, qui détermine la faí§on dont les blessés sur le champ de bataille doivent íªtre traités, tandis qu’aucune convention n’a été promulguée í  ce jour concernant les blessés d’amour, qui sont beaucoup plus nombreux ;

Il est décrété que :

Art. 1 – Tous les amants, quel que soit leur sexe, sont avertis que l’amour, en plus d’une bénédiction, est aussi quelque chose d’extríªmement dangereux, imprévisible, capable d’entraí®ner de graves dommages. En conséquence, celui qui se propose d’aimer doit savoir qu’il expose son corps et son í¢me í  toutes sortes de blessures, et qu’í  aucun moment il ne pourra accuser son partenaire, vu que le risque est le míªme pour l’un et pour l’autre.

Art. 2 – Dès qu’il est atteint par une flèche perdue de l’arc de Cupidon, il doit tout de suite demander í  l’archer de tirer la míªme flèche dans la direction opposée, de sorte í  ne pas se soumettre í  la blessure connue sous le nom d’« amour non payé de retour ». Si Cupidon refuse ce geste, la Convention présentement promulguée exige du blessé qu’il retire immédiatement la flèche de son cÅ“ur et la jette aux ordures. Afin de parvenir í  ce résultat, il doit éviter les appels téléphoniques, les messages par Internet, l’envoi de fleurs qui finalement sont renvoyées, ou tout autre moyen de séduction, vu que ceux-ci peuvent donner des résultats í  court terme mais sont toujours voués í  l’échec avec le temps. La Convention décrète que le blessé doit immédiatement rechercher la compagnie d’autres personnes, afin de tenter de contrí´ler l’idée obsessionnelle qu’« il vaut la peine de se battre pour cette personne ».

Art. 3 – Si la blessure est causée par des tiers, c’est-í -dire si l’íªtre aimé s’est intéressé í  quelqu’un qui n’était pas dans le scénario préalablement établi, la vengeance est expressément interdite. Dans ce cas, il est permis de recourir í  des larmes jusqu’í  ce que les yeux soient secs, quelques coups de poing dans les murs ou dans le traversin, des conversations avec des amis, dans lesquelles on peut insulter l’ancien(ne) compagnon ou compagne et affirmer son total manque de goí»t, mais sans diffamer son honneur. La Convention précise que sera également appliquée la règle figurant í  l’Art. 2 : rechercher la compagnie d’autres personnes, de préférence dans des lieux différents de ceux fréquentés par l’autre partie.

Art. 4 – Sur les blessures légères, classées ici comme petites trahisons, passions fulgurantes qui ne durent pas longtemps, désintéríªt sexuel passager, on doit appliquer généreusement et rapidement le médicament appelé Pardon. Une fois ce médicament appliqué, on ne doit pas revenir en arrière une seule fois, et le sujet doit íªtre totalement oublié et ne jamais servir d’argument dans une querelle ou dans un moment de haine.

Art. 5 – Sur toutes les blessures définitives, également appelées « rupture », le seul médicament capable de faire effet s’appelle Temps. Rien ne sert de chercher la consolation chez des cartomanciennes (qui disent toujours que l’amour perdu reviendra), dans des livres romantiques (qui ont toujours une fin heureuse), dans des feuilletons télévisés ou des choses de ce genre. On doit souffrir intensément, en évitant totalement les drogues, les calmants, ou les prières adressées aux saints. Seul l’alcool est toléré í  raison de deux verres de vin par jour maximum. 

Résolution finale : les blessés par amour, contrairement aux blessés dans les conflits armés, ne sont ni des victimes ni des bourreaux. Ils ont choisi quelque chose qui fait partie de la vie, et ils doivent ainsi affronter la souffrance et l’extase qu’entraí®ne leur choix.

Et ceux qui n’ont jamais été blessés par amour ne pourront jamais dire : « j’ai vécu ». Parce qu’ils n’ont pas vécu.

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