Je suis inutile

un chapitre du livre LE MANUSCRIT RETROUVÉ

Certaines personnes disent : « Je ne parviens pas í  éveiller l’amour des autres. » Mais dans l’amour resté sans réponse il y a toujours l’espoir qu’un jour il soit accepté.

D’autres écrivent dans leur journal : « Mon génie n’est pas reconnu, mon talent n’est pas apprécié, mes ríªves ne sont pas respectés. » Mais pour ceux-lí  aussi, il y a l’espoir que les choses changent après beaucoup de luttes.

D’autres encore passent leur temps í  frapper aux portes en expliquant : « Je suis au chí´mage. » Ils savent que, s’ils ont de la patience, une porte s’ouvrira un jour.

Mais il y a ceux qui se réveillent tous les matins le cÅ“ur lourd. Ils ne sont pas en quíªte d’amour, de reconnaissance, de travail.

Ils se disent : « Je suis inutile. Je vis parce que je dois survivre, mais personne, absolument personne, ne s’intéresse í  ce que je fais. »

Le soleil brille dehors, la famille est autour, ils veulent conserver le masque de la joie parce qu’aux yeux des autres ils ont tout ce dont ils ont ríªvé.
Mais ils sont convaincus que tout le monde peut se passer d’eux. Ou bien parce qu’ils sont trop jeunes et constatent que les plus í¢gés ont d’autres préoccupations, ou bien parce qu’ils sont trop vieux et jugent que les plus jeunes se moquent bien de ce qu’ils ont í  dire.

Le poète écrit quelques lignes et les jette í  la poubelle, pensant : « Cela n’intéresse personne. »

L’employé arrive au travail et ne fait que répéter la tí¢che de la veille. Il est convaincu que si un jour il est licencié, personne ne remarquera son absence.

La jeune fille coud sa robe en s’appliquant í  chaque détail et, quand arrive la fíªte, elle comprend ce que disent les regards : elle n’est ni plus jolie ni plus laide qu’une autre, ce n’est qu’une robe de plus parmi des millions d’autres partout dans le monde oí¹, í  ce moment précis, des fíªtes semblables ont lieu. Certaines dans de vastes chí¢teaux, d’autres dans de petits villages oí¹ tout le monde connaí®t tout le monde et í  quelque chose í  dire sur la robe des autres.
Sauf sur la sienne, qui est passée inaperí§ue. Elle n’était ni jolie ni laide, c’était seulement une robe de plus.
Inutile.

Les plus jeunes se rendent compte que le monde est bourré d’énormes problèmes qu’ils ríªvent de résoudre, mais personne ne s’intéresse í  leur opinion. « Vous ne connaissez pas encore la réalité du monde », entendent-ils. « Écoutez les plus vieux et vous saurez quoi faire. »

Les plus vieux ont acquis expérience et maturité, ils ont appris durement de l’adversité, mais quand vient l’heure de transmettre leur savoir, cela n’intéresse personne. « Le monde a changé », entendent-ils. « Il faut accompagner le progrès et écouter les plus jeunes. »

Sans respecter l’í¢ge et sans demander la permission, le sentiment d’inutilité ronge l’í¢me, répétant toujours : « Personne ne s’intéresse í  toi, tu n’es rien, la planète n’a pas besoin de ta présence. »
Dans l’intention désespérée de donner un sens í  leur vie, beaucoup se tournent vers la religion, parce qu’une lutte au nom de la foi paraí®t toujours la preuve d’une certaine grandeur, qui peut transformer le monde. « Nous travaillons pour Dieu », se disent-ils.

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Demandez í  une fleur des champs : « Te sens-tu inutile, puisque tu ne fais que reproduire d’autres fleurs semblables ? »
Elle répondra : « Je suis belle, et la beauté en soi est ma raison de vivre. »

Demandez í  un fleuve : « Te sens-tu inutile, puisque tu ne fais que couler toujours dans la míªme direction ? »
Il répondra : « Je n’essaie pas d’íªtre utile, j’essaie d’íªtre un fleuve. »

Rien dans ce monde n’est inutile aux yeux de Dieu. Ni une feuille qui tombe de l’arbre, ni un cheveu qui tombe de la tíªte, ni un insecte qui est mort parce qu’il dérangeait. Tout a une raison d’íªtre.

N’essaie pas d’íªtre utile. Essaie d’íªtre toi : cela suffit et cela fait toute la différence.
Ne marche ni plus vite, ni plus lentement que ton í¢me. C’est elle qui t’apprendra quelle est ton utilité í  chaque pas. Parfois, c’est prendre part í  un grand combat qui contribuera í  changer le cours de l’Histoire. Mais parfois c’est simplement sourire sans motif í  quelqu’un que tu as croisé par hasard dans la rue.
Sans en avoir la moindre intention, tu as pu sauver la vie d’un inconnu qui lui aussi se jugeait inutile, et qui était peut-íªtre sur le point de se tuer, jusqu’í  ce qu’un sourire lui donne espoir et confiance.

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