Le ciel et l’enfer


Un homme, son cheval et son chien se promenaient sur une route. Alors qu’ils passaient près d’un arbre gigantesque, un éclair les frappa, et ils moururent tous foudroyés.
Mais l’homme ne comprit pas qu’il avait quitté ce monde, et il continua à marcher avec ses deux bêtes ; les morts mettent parfois du temps à se rendre compte de leur nouvelle condition…

La route était très longue, la pente abrupte, le soleil était fort, ils transpiraient et avaient grand soif. Ils avaient désespérément besoin d’eau. Au détour du chemin, ils aperçurent une porte magnifique, tout en marbre, qui conduisait à une place pavée d’or, au centre de laquelle il y avait une fontaine d’où jaillissait une eau cristalline.

Le voyageur s’adressa à l’homme qui gardait l’entrée.

- Bonjour. Quel est cet endroit, si beau ?
– Ici c’est le Ciel.
– Heureusement que nous sommes arrivés au Ciel, nous avons terriblement soif.
– Vous pouvez entrer et boire l’eau à volonté.
- Mon cheval et mon chien ont soif eux aussi.
– Je suis vraiment désolé, mais ici on ne laisse pas entrer les animaux.

L’homme en fut désappointé parce que sa soif était grande, mais il ne boirait pas tout seul ; il remercia et reprit sa route. Après qu’ils eurent beaucoup marché, épuisés, ils atteignirent une place, dont l’entrée était marquée par une vieille porte, qui donnait sur un chemin de terre bordé d’arbres.

À l’ombre d’un arbre, un homme était couché, la tête couverte d’un chapeau, peut-être endormi.

- Bonjour – dit le voyageur. – Nous sommes assoiffés, mon cheval, mon chien et moi.
– Il y a une source dans ces pierres, dit l’homme, indiquant l’endroit. Vous pouvez boire à volonté.
L’homme, le cheval et le chien se rendirent à la source et apaisèrent leur soif. Ensuite il revint dire merci.
- Au fait, comment s’appelle cet endroit ?
– Ciel.
– Ciel ? Mais le gardien de la porte en marbre a dit que c’était là-bas le ciel.
– Ça ce n’est pas le ciel, c’est l’enfer.

Le voyageur était perplexe.
- Vous devriez empêcher cela ! Cette information mensongère doit causer de grandes confusions ! »
L’homme sourit :
- Pas du tout. En réalité, ils nous font une grande faveur. Parce que là-bas restent tous ceux qui sont capables d’abandonner leurs meilleurs amis…

du livre Le démon et mademoiselle Prym

Vivre avec les autres

Restez dans le désert

« Pourquoi vivez-vous dans le désert ?

– Parce que je ne parviens pas à être ce que je désire. Quand je commence à être moi-même, les gens me traitent avec une révérence hypocrite. Quand je suis sincère au sujet de ma foi, ils se mettent à douter. Ils croient tous qu’ils sont plus saints que moi, mais ils feignent d’être des pécheurs de peur d’insulter ma solitude. Ils veulent montrer tout le temps qu’ils me considèrent comme un saint ; et ainsi ils se transforment en émissaires du démon, et me font subir la tentation de l’Orgueil.

– Votre problème n’est pas de tenter d’être ce que vous êtes, mais d’accepter les autres comme ils sont. Et agissant ainsi, il vaut mieux rester dans le désert », dit le cavalier, en s’éloignant.

 

Pardonner à ses ennemis

L’abbé demanda à son élève préféré où en était son développement spirituel. L’élève répondit qu’il parvenait à consacrer à Dieu tous les moments de sa journée.

« Alors, il ne te reste qu’à pardonner à tes ennemis. »

Le garçon en fut choqué :

« Mais je ne suis pas en colère contre mes ennemis !

– Crois-tu que Dieu est en colère contre toi ?

– Non, bien sûr !

– Et pourtant, tu demandes Son pardon, n’est-ce pas ? Fais en autant avec tes ennemis, même si tu n’as pas de haine à leur encontre. Celui qui pardonne lave et parfume son propre cœur. »

 

Pourquoi laisser l’homme pour le sixième jour

Un groupe de sages se réunit pour discuter de l’œuvre de Dieu ; ils voulaient savoir pourquoi il avait laissé la création de l’homme pour le sixième jour.

« Il se demandait comment bien organiser l’Univers, pour que nous puissions avoir toutes les merveilles à notre disposition, dit l’un.

– Il a voulu d’abord faire quelques tests avec des animaux, de sorte à ne pas commettre les mêmes erreurs avec nous », argumenta un autre.

Un sage juif arriva pour la rencontre. Le thème de la discussion lui fut communiqué : « À votre avis, pourquoi Dieu a-t-il attendu le sixième jour pour créer l’homme ? »

– Très simple, déclara le sage. Pour que nous puissions réfléchir, quand nous serions touchés par l’orgueil : même un simple moustique a eu la priorité dans le travail divin. »

 

Le royaume de ce monde

Un vieil ermite fut un jour invité à se rendre à la cour du roi le plus puissant de son temps.

« J’envie un saint homme qui se contente de si peu, déclara le souverain.

– J’envie Votre Majesté, qui se contente de moins que moi. J’ai la musique des sphères célestes, j’ai les rivières et les montagnes du monde entier, j’ai la lune et le soleil, parce que j’ai Dieu dans mon âme. Mais Votre Majesté n’a que ce royaume. »

 

Quel est le meilleur chemin

Lorsqu’on demanda à l’abbé Antonio si le chemin du sacrifice menait au ciel, celui-ci répondit :

« Il y a deux chemins de sacrifice. Le premier est celui de l’homme qui mortifie sa chair, fait pénitence, parce qu’il pense que nous sommes condamnés. Cet homme se sent coupable, et il se juge indigne de vivre heureux. Dans ce cas, il n’arrive nulle part, parce que Dieu ne réside pas dans la culpabilité.

« Le second est celui de l’homme qui, même en sachant que le monde n’est pas aussi parfait que tous le voudraient, prie, fait pénitence, offre son temps et son travail pour améliorer les choses autour de lui. Dans ce cas, la Présence divine l’aide tout le temps, et il obtient des résultats au Ciel. »

 

Le travail dans l’agriculture

Le garçon traversa le désert, et il arriva enfin au monastère de Sceta. Là, il demanda à assister à une des causeries de l’abbé, et on lui donna la permission.

Cet après-midi-là, l’abbé discourut sur l’importance du travail dans l’agriculture.

À la fin de la causerie, le garçon déclara à un moine :

« J’ai été très impressionné. Je pensais que j’allais trouver un sermon illuminé sur les vertus et les péchés, et l’abbé ne parlait que de tomates, d’irrigation et de choses de ce genre. Là d’où je viens, tout le monde croit que Dieu est miséricorde : il suffit de prier. »

Le moine sourit et répondit :

« Ici, nous croyons que Dieu a déjà fait Sa partie ; maintenant c’est à nous de poursuivre le processus. »

Problèmes de communication

Devant la cathédrale

Je me sentais très seul en sortant d’une messe dans la cathédrale Saint Patrick, en plein New York.

Soudain, je fus abordé par un Brésilien :

« J’ai grand besoin de vous parler », dit-il.

J’étais tellement enthousiasmé par cette rencontre que j’ai commencé à raconter tout ce que je trouvais important. J’ai parlé de magie, j’ai parlé de bénédictions de Dieu, j’ai parlé d’amour. Il a tout écouté en silence, il m’a remercié et il est parti.

Loin d’être joyeux, je me suis senti plus seul qu’auparavant. Plus tard, je me suis rendu compte que dans mon enthousiasme, je n’avais pas prêté attention à la demande de ce Brésilien.

Me parler.

J’avais jeté mes mots au vent, parce que ce n’était pas cela que l’Univers réclamait à cette heure-là : j’aurais été beaucoup plus utile si j’avais écouté ce qu’il avait à dire.

 

Qui aimons-nous ?

Dès notre enfance, on nous demande : tu aimes papa ? Tu aimes tata ? Tu aimes ton professeur ?

Personne ne demande : t’aimes-tu, toi ?

Et nous finissons par gaspiller une grande partie de notre vie et de notre énergie à essayer de faire plaisir aux autres. Mais nous ? Le jésuite Anthony Mello raconte une histoire géniale à ce sujet.

Une mère et son fils sont dans un fast-food. Après avoir écouté la commande de la mère, la serveuse se tourne vers le garçonnet :

« Qu’est-ce que tu veux ?

– Un hot dog.

– Pas du tout, dit la mère. Il veut un bifteck avec des légumes. »

La serveuse, ignorant le commentaire, demande au gamin :

« Tu préfères avec moutarde ou avec ketchup ?

– Les deux », répond le petit.

Et immédiatement, il se tourne vers sa mère, surpris :

« Maman ! ELLE PENSE QUE JE SUIS VÉRIDIQUE. »

 

Personne ne le croit

La légende raconte que, peu après son Illumination, le Bouddha décida de se promener dans les champs. En chemin, il rencontra un cultivateur, qui fut impressionné par la lumière qui émanait du maître.

« Mon ami, qui es-tu ? demanda le cultivateur. J’ai la sensation de me trouver devant un ange, ou un Dieu.

– Je ne suis rien de tout cela, répondit le Bouddha.

– Peut-être es-tu un puissant sorcier ?

– Non plus.

– Alors, qu’est-ce qui te rend si différent des autres, au point qu’un simple paysan comme moi peut le remarquer ?

– Je suis simplement quelqu’un qui s’est éveillé à la vie. Rien de plus. Mais je dis cela à tout le monde, et personne ne le croit. »

 

Le parapluie

Comme le veut la tradition, entrant dans la maison du maître zen, le disciple laissa dehors ses chaussures et son parapluie.

« J’ai vu par la fenêtre que tu arrivais, déclara le maître. As-tu laissé tes chaussures à droite ou à gauche du parapluie ?

– Je n’en ai pas la moindre idée. Mais quelle importance cela a-t-il ? Je pensais au secret du Zen !

– Si tu ne fais pas attention dans la vie, tu n’apprendras jamais rien. Communique avec la vie, accorde à chaque seconde l’attention qu’elle mérite ; c’est le seul secret du Zen. »

En quête du rêve

Celui qui ose avoir un projet dans la vie et ose tout laisser tomber pour vivre sa Légende Personnelle, finira par réussir. L’important est de garder le feu dans le cœur, et d’avoir la force de caractère pour surmonter les moments difficiles.

Souvenez-vous : le désir qui est dans notre âme n’est pas venu du néant ; Quelqu’un l’a mis là. Et ce Quelqu’un, qui est pur amour et ne souhaite que notre bonheur, fait cela uniquement parce qu’il nous a donné, avec le désir, les outils pour le réaliser.

 

L’ascension risquée

Pendant un orage, le pèlerin arrive dans une auberge, et le patron lui demande où il va.

« Je vais jusqu’aux montagnes, répond-il.

– Renoncez, dit le patron. C’est une ascension risquée, et il fait mauvais temps.

– J’irai, répond le pèlerin. Si mon cœur y arrive le premier, il sera facile de le suivre avec mon corps. »

 

Quel est le prix à payer ?

« Le prix à payer pour vivre un rêve est-il beaucoup plus élevé que ce qu’il en coûte de vivre sans se risquer à rêver ? » demanda le disciple.

Le maître l’emmena dans une boutique de vêtements. Là, il lui fit essayer un costume exactement à sa taille. Le disciple obéit, et fut émerveillé par la qualité du vêtement.

Ensuite, le maître lui demanda d’essayer le même costume – mais d’une taille très supérieure à la sienne. Le disciple le fit.

« Celui-là ne va pas. Il est trop grand.

– Combien coûtent ces costumes ? demanda le maître au vendeur.

– Ils coûtent tous les deux le même prix. Seule la taille est différente. »

À la sortie de la boutique, le maître déclara à son disciple :

« Vivre le rêve, ou abandonner le rêve, cela coûte aussi le même prix, en général très cher. Mais la première attitude nous mène à communier avec le miracle de la vie, et la seconde ne nous sert à rien. »

 

La quête du chemin

« Je suis prêt à tout laisser tomber. Je vous en prie, acceptez-moi comme disciple.

– Comment un homme choisit-il son chemin ?

– Par le sacrifice. Un chemin qui exige le sacrifice est un vrai chemin. »

L’abbé se heurta à une étagère. Un vase rarissime tomba, et le jeune homme se jeta par terre pour le retenir. Il fit une mauvaise chute et se cassa le bras, mais il parvint à sauver le vase.

« Quel est le plus grand sacrifice : voir le vase se briser en morceaux, ou se casser le bras pour le sauver ?

– Je ne sais pas.

– Alors n’essayez pas d’orienter votre choix par le sacrifice. Le chemin est choisi par notre capacité à nous engager à chaque pas que nous faisons pendant que nous le parcourons. »

 

Le disciple enivré

Un maître zen avait des centaines de disciples. Tous priaient à l’heure – sauf un, qui était tout le temps ivre.

Le maître devint vieux. Certains élèves des plus vertueux commencèrent à discuter pour savoir qui serait le nouveau chef du groupe, celui qui recevrait les importants secrets de la Tradition.

La veille de sa mort, cependant, le maître appela le disciple qui s’enivrait souvent et lui transmit les secrets.

Une véritable révolte s’empara des autres.

« C’est une honte ! criaient-ils dans les rues. Nous nous sacrifions pour un mauvais maître, qui ne sait pas voir nos qualités. »

Entendant la confusion dehors, le maître agonisant déclara :

« Je devais transmettre ces secrets à un homme que je connaîtrais bien. Tous mes élèves étaient très vertueux et ils ne montraient que leurs qualités. C’est dangereux ; la vertu sert très souvent à dissimuler la vanité, l’orgueil, l’intolérance.

« C’est pourquoi j’ai choisi le seul disciple que je connaissais vraiment bien, puisque je pouvais voir son défaut : son goût pour la boisson. »

Le droit comme métaphore

Je suis une personne qui a confiance dans le système judiciaire. Malgré toutes les difficultés, nous voyons – par exemple – la Cour suprême des Etats-Unis exclure la torture comme méthode d’interrogatoire, bien que le président de la République et son vice-président aient, par des arguties juridiques, tenté de la justifier.

Cependant, beaucoup de gens ne partagent pas ma confiance. Un ami avocat m’a dit que « le droit n’était pas fait pour résoudre des problèmes, mais pour les prolonger indéfiniment ». Simplement pour exercer mon imagination, j’ai décidé de recourir à sa thèse pour analyser la Genèse, premier livre de la Bible.

Si Dieu vivait aujourd’hui, nous serions tous encore au Paradis, tandis qu’Il serait soumis à des recours, des appels, des commissions rogatoires, des assignations, des débuts de procès, et devrait expliquer dans d’innombrables audiences sa décision d’expulser Adam et Eve du Paradis – seulement parce qu’ils avaient transgressé une loi arbitraire, sans aucun fondement juridique : l’interdiction de mordre dans le fruit du Bien et du Mal.

S’Il ne voulait pas que cela se produisît, pourquoi a-t-Il placé le fameux arbre au milieu du Jardin, et non à l’extérieur des murs du Paradis ? Appelé pour assurer la défense du couple, un avocat expérimenté pourrait invoquer la thèse de l’« omission administrative » ; outre qu’il a placé l’arbre au mauvais endroit, il ne l’a pas entouré d’avis, de barrières, oubliant d’adopter les conditions minimales de sécurité et exposant au danger tous ceux qui passaient.

Un autre avocat l’accuserait d’« incitation au crime » : il a attiré l’attention d’Adam et d’Eve vers le lieu exact où il se trouvait. S’il n’avait rien dit, des générations et des générations seraient passées sur cette Terre sans que personne ne s’intéressât au fruit défendu – puisqu’il devait se trouver dans une forêt, pleine d’arbres semblables et, par conséquent, sans aucune valeur spécifique.

Mais la Genèse est arrivée avant le système judiciaire, ce qui a donc permis que Dieu ait une totale liberté d’action. Il a écrit une seule loi, et Il a trouvé un moyen de convaincre quelqu’un de la transgresser, seulement pour pouvoir inventer le Châtiment. Il savait qu’Adam et Eve finiraient par se lasser de tant de perfection, et – tôt ou tard – mettraient Sa patience à l’épreuve. Il a attendu là, parce que Lui aussi – Dieu le Tout-Puissant – en avait assez que les choses fonctionnent parfaitement : si Eve n’avait pas mangé la pomme, que serait-il arrivé d’intéressant dans ces milliards d’années ?

Rien.

Quand la loi a été violée, Dieu – le Juge Tout Puissant – a encore simulé une poursuite, comme s’il ne connaissait pas toutes les cachettes possibles. Les anges regardant et s’amusant de la plaisanterie (pour eux aussi la vie devait être très ennuyeuse depuis que Lucifer avait quitté le Ciel), Il a trouvé Adam.

« Où es-tu ? » a demandé Dieu, qui savait déjà la réponse. Il ne l’a pas alerté sur les conséquences de la réponse. Il n’a pas prononcé la fameuse phrase que nous avons tellement entendue dans les films : « Tout ce que tu diras peut être retenu contre toi ».

« J’ai entendu ton pas dans le jardin, j’ai eu peur et je me suis caché, parce que je suis nu », a répondu Adam, sans savoir que, à partir de cette affirmation, il s’était avoué coupable d’un crime.

Voilà. Par une simple ruse, dans laquelle il faisait semblant de ne pas savoir où se trouvait Adam, ni le motif de sa fuite, Dieu avait obtenu ce qu’il désirait. Il a expulsé le couple, leurs enfants ont fini par payer aussi pour le crime (ainsi qu’il arrive aujourd’hui encore aux enfants de criminels), et le système judiciaire était inventé : loi, transgression de la loi, jugement et châtiment.

La montagne magique

Je crois que l’une des plus belles régions du monde est le Languedoc, une partie des Pyrénées qui se trouve au sud-ouest de la France. J’y suis allé quelques fois et je suis impressionné par ses vallées, ses montagnes, sa végétation, ses rivières. Pourtant, comme l’être humain est absolument imprévisible, c’est justement dans cet endroit magnifique qu’est née la première grande « hérésie » européenne : le catharisme.

Beaucoup de livres ont été écrits sur ce thème, mais on peut résumer la philosophie des cathares en une simple phrase : l’Univers a été créé par le démon. Toute cette beauté apparente est une œuvre diabolique.

Selon l’encyclopédie, ils étaient dualistes et croyaient en l’existence de deux dieux, un du bien (Dieu) et un autre du mal (Satan), qui aurait créé le monde matériel. Pour cette raison, ils faisaient vœu de chasteté, ne voulant pas procréer et offrir de nouveaux adeptes au diable. Ils se nommaient eux-mêmes les « parfaits » et ils étaient prêts au martyre pour prouver l’importance de leur croyance. La fin symbolique du mouvement, qui déchaîna les premières croisades dont on a connaissance, eut lieu le 15 mars 1244 dans la forteresse de Montségur : après un siège prolongé, au cours duquel ils durent choisir entre la conversion au catholicisme ou la mort, approximativement 250 « parfaits », hommes, femmes et enfants, descendirent la montagne en chantant et se jetèrent dans les flammes du bûcher allumé spécialement à cet effet.

Pendant très longtemps je me suis intéressé au catharisme. En 1989, j’ai rencontré Brida O’Fern (plus tard, personnage d’un de mes livres) qui avait été cathare dans une incarnation passée. Au début de la même année, j’avais rencontré Mônica Antunes, à l’époque seulement mon amie, et aujourd’hui mon amie et agent.

Comme je devais, pour des raisons de spiritualité, faire le chemin cathare (une route qui relie les châteaux/forteresses des « parfaits ») je l’ai invitée à participer à un tronçon du parcours.

Mônica et moi sommes arrivés au pied de la montagne de Montségur un après-midi d’août. Nous avions projeté de la gravir le lendemain, et après le dîner nous sommes allés converser à l’endroit où ce bûcher avait été allumé, 800 ans ou presque auparavant (un monument insignifiant marque le lieu). Le temps était bouché, les nuages tellement bas que nous ne parvenions même pas à voir les ruines en haut du gigantesque rocher. Uniquement pour provoquer Mônica, j’ai dit qu’il serait peut-être intéressant de monter le soir même. Elle a dit que non, et j’ai été soulagé : vous imaginez si elle avait dit oui ?

À ce moment-là, une voiture s’arrête, de la même marque et de la même couleur que la mienne. Un Irlandais en descend, et il demande – comme si nous étions de la région – par où l’on peut escalader le rocher. Je suggère qu’il le fasse avec nous le lendemain, mais il est décidé à monter le soir même : il a l’intention de voir le lever du soleil là-haut, il dit qu’il a peut-être été cathare dans une vie antérieure. Pourrions-nous lui prêter une lampe ?

Et tout paraît s’emboîter : Brida, l’obligation de faire le chemin cathare, la plaisanterie quelques minutes plus tôt avec Mônica, et maintenant cet individu ici, avec une voiture pareille à la mienne. C’est un signe. Je vais jusqu’à l’hôtel du village où nous sommes descendus, et je trouve une lampe – la seule qu’il y ait.

Mônica semble inquiète, mais j’affirme que nous devons continuer. Les signes sont des signes, dis-je. Le nouvel arrivant demande où se trouve le chemin. Peu importe, je réponds, il suffit de monter. Le chemin monte.

Et pendant je ne me souviens pas combien de temps, nous escaladons tous les trois de nuit une montagne que nous ne connaissions pas dans une brume qui nous empêche de voir à trois pas. Enfin, nous traversons les nuages, le ciel se remplit d’étoiles, la lune est pleine, et devant nous, la porte de la forteresse de Montségur.

Nous entrons, nous contemplons les ruines. Je regarde la beauté du firmament, je me demande comment nous sommes arrivés là sans le moindre accident, mais je pense qu’il vaut mieux ne plus poser de questions et seulement admirer le miracle. Les cathares contemplaient ce ciel, et pourtant ils croyaient que toutes ces étoiles étaient l’œuvre du démon. Je ne comprendrai jamais les cathares, bien que je respecte l’intégrité avec laquelle ils se consacraient à leur foi.

Je suis retourné à Monségur et j’ai gravi la montagne d’autres fois, mais je n’ai plus jamais retrouvé le chemin que nous avons emprunté cette nuit d’août 1989.

Il y a des mystères.

Le péché et les religions

Christianisme : le jeu d’échecs

Le jeune homme dit à l’abbé du monastère :

« J’aimerais être moine, mais je n’ai rien appris d’important dans la vie. Tout ce que mon père m’a enseigné, c’est le jeu d’échecs, qui ne sert pas pour l’illumination. En plus, j’ai appris que tout jeu était un péché.

– C’est peut-être un péché, mais cela peut aussi être une diversion, et qui sait si ce monastère n’a pas besoin un peu des deux » fut la réponse.

L’abbé réclama un échiquier, appela un moine, et lui demanda de jouer avec le garçon.

Mais avant que la partie ne commence, il ajouta :

« Bien que nous ayons besoin de diversion, nous ne pouvons pas permettre que tout le monde joue aux échecs. Alors, nous aurons seulement ici le meilleur des joueurs ; si notre moine perd, il quittera le monastère, et il te laissera une place. »

L’abbé parlait sérieusement. Le garçon sentit qu’il mettait sa vie en jeu, et il eut des sueurs froides ; l’échiquier devint le centre du monde.

Le moine commença à perdre. Le garçon attaqua, mais alors il vit l’air de sainteté de l’autre ; à partir de ce moment, il commença à mal jouer à dessein. Après tout, il préférait perdre parce que le moine pouvait être plus utile au monde.

Brusquement, l’abbé jeta l’échiquier par terre.

« Tu as appris beaucoup plus que ce qu’on t’avait enseigné, dit-il. Tu t’es concentré suffisamment pour vaincre, tu as été capable de lutter pour ce que tu désirais. Ensuite, tu as eu de la compassion, et tu t’es disposé à te sacrifier au nom d’une noble cause. Sois le bienvenu au monastère, parce que tu sais équilibrer la discipline et la miséricorde. »

Judaïsme : pardonner dans le même esprit

Le rabbin Nahum de Tchernobyl était sans cesse offensé par un commerçant. Un jour, les affaires de ce dernier commencèrent à aller très mal.

« Ce doit être le rabbin, qui réclame vengeance à Dieu », pensa-t-il. Et il alla présenter des excuses à Nahum.

« Je vous pardonne avec le même esprit que vous me le demandez », répondit le rabbin.

Mais les pertes de l’homme augmentèrent de plus en plus, et puis il fut réduit à la misère. Les disciples de Nahum, horrifiés, allèrent demander ce qui s’était passé.

« Je lui ai pardonné, mais il a continué à me haïr au fond de son cœur, dit le rabbin. Alors sa haine a envahi tout ce qu’il faisait, et la punition de Dieu est devenue encore plus sévère. »

Islam : où est Dieu

Dans un petit village du Maroc, un imam contemplait le seul puits de toute la région. Un autre musulman s’approcha :

« Qu’y a-t-il à l’intérieur ?

– Dieu est caché là.

– Dieu est caché dans ce puits ? C’est un péché ! Ce que vous voyez doit être une image laissée par les infidèles ! »

L’imam lui demanda de s’approcher et de se pencher au bord. Reflété dans l’eau, il put voir son propre visage.

« Mais c’est moi !

– Voilà. Maintenant vous savez où Dieu est caché. »

Les choses comme elles sont

Il est clair que les choses ne se passent pas toujours comme nous voudrions qu’elles se passent. Il y a des moments où nous sentons que nous cherchons quelque chose qui ne nous est pas réservé, frappons à des portes qui ne s’ouvrent pas, attendons des miracles qui ne se manifestent pas.

Heureusement que les choses sont ainsi – si tout marchait comme nous le souhaitons, nous n’aurions bientôt plus de sujet pour écrire le scénario de nos journées. Ce scénario a nos rêves pour aliment, mais notre lutte en est l’énergie. Et comme il arrive toujours aux guerriers qui consacrent leur énergie au Bon Combat, il y a des moments où il vaut mieux nous détendre, et croire que l’Univers continue à travailler pour nous en secret, même si nous ne pouvons pas comprendre.

Laissons donc l’Âme du Monde accomplir sa mission, et quand nous ne pouvons pas l’aider, la meilleure manière de collaborer avec elle est d’être attentif aux choses simples de la vie – au coucher du soleil, aux gens qui passent dans la rue, à la lecture d’un livre.

Cependant, dans bien des cas, le temps continue à passer, et rien d’exceptionnel ne se produit. Mais le vrai guerrier de la lumière est confiant. Comme les enfants sont confiants.

Parce qu’il croit aux miracles, les miracles commencent à se produire.

Parce qu’il a la certitude que sa pensée peut changer sa vie, sa vie commence à changer.

Parce qu’il est certain qu’il va rencontrer l’amour, cet amour apparaît.

De temps à autre, il est déçu. Quelquefois il se blesse.

Alors, il entend les commentaires : « Comme il est naïf ! »

Mais le guerrier sait que c’est le prix à payer. Pour chaque défaite, il a deux victoires à son actif.

Dans un livre intéressant et minuscule, « Le Bréviaire de la Chevalerie médiévale », il y a un texte qu’il faut se rappeler dans ces moments d’attente :

« L’énergie spirituelle du Chemin utilise la justice et la patience pour préparer ton esprit. »

« C’est cela le Chemin du Chevalier. Un chemin facile et en même temps difficile, parce qu’il oblige à laisser de côté les choses inutiles, et les amitiés relatives. C’est pourquoi, au début, on hésite tellement à le suivre.

« Voici le premier enseignement de la Chevalerie : tu effaceras ce que jusqu’à présent tu as écrit dans le cahier de ta vie : inquiétude, insécurité, mensonge. Et tu écriras, à la place de tout ça, le mot courage. En commençant le voyage avec ce mot, et en poursuivant avec la foi en Dieu, tu arriveras où tu dois arriver. »

Pourtant, nous continuons parfois à attendre – avec patience, résignation, courage – et les choses autour de nous ne bougent pas. Mais comme c’est la route que nous avons choisie, il est impossible que les bénédictions de la vie ne travaillent pas en notre faveur. Il faut donc une profonde réflexion sur ce que nous appelons « résultats » : notre destin se manifeste d’une manière que nous ne parvenons pas à comprendre totalement – mais il se manifeste ! Jorge Luís Borges a un conte magistral à ce sujet.

Il décrit la naissance d’un tigre qui passe une grande partie de sa vie dans la jungle africaine, mais finit par être capturé et emmené dans un zoo en Italie. Dès lors, l’animal pense que sa vie n’a plus de sens, et il ne lui reste plus qu’à attendre le jour de sa mort.

Un beau matin, le poète Dante Alighieri passe dans ce zoo, regarde le tigre, et l’animal lui inspire un vers – au milieu de milliers de vers – de la « Divine Comédie ».

« Toute la lutte que ce tigre a menée pour sa survie a permis qu’il se trouve ce matin dans ce zoo et inspire un vers immortel », dit Borges.

Comme ce tigre, nous avons tous une raison – une raison très importante – d’être ici, en ce moment, ce matin.

Alors, détendez-vous. Et soyez attentif.

Les quatre forces

Le père Alan Jones dit que, pour la construction de notre âme, nous avons besoin des Quatre Forces Invisibles : l’amour, la mort, le pouvoir et le temps. Il est nécessaire d’aimer, parce que nous sommes aimés par Dieu. La conscience de la mort est nécessaire, pour bien comprendre la vie. Il faut lutter pour grandir – mais sans tomber dans le piège du pouvoir que nous obtenons ainsi, parce que nous savons qu’il ne vaut rien. Enfin, il faut accepter que notre âme – bien qu’elle soit éternelle – est en ce moment prisonnière dans la toile du temps, avec ses opportunités et ses limitations.

Première force : l’amour

L’épouse du rabbin Iaakov ne cessait de chercher un motif pour discuter avec son mari. Iaakov ne répondait jamais aux provocations.

Et puis, au cours d’un dîner avec des amis, le rabbin finit par se disputer férocement avec sa femme, surprenant tout le monde à la table.

« Que s’est-il passé ? demandèrent-ils. Pourquoi as-tu abandonné ton habitude de ne jamais répondre ?

– Parce que j’ai compris que ce qui perturbait ma femme, c’était surtout le fait que je me taise. En agissant ainsi, je restais à l’écart de ses émotions.

« Ma réaction a été un acte d’amour, et j’ai réussi à lui faire comprendre que je l’écoutais. »

Deuxième force : la mort

Dès qu’il mourut, Juan se trouva dans un endroit très beau, entouré du confort et de la beauté dont il rêvait. Un individu vêtu de blanc s’approcha :

« Vous avez droit à tout ce que vous voudrez. »

Ravi, Juan fit tout ce qu’il avait rêvé de faire au cours de sa vie. Après plusieurs années de plaisirs, il alla trouver l’individu en blanc. Il lui dit qu’il avait tout expérimenté, et qu’il avait maintenant besoin d’un peu de travail pour se sentir utile.

« C’est la seule chose que je ne puisse pas obtenir, dit l’individu en blanc.

– Je vais passer l’éternité à mourir d’ennui ! Je préfèrerais mille fois être en enfer !

– Et où donc pensez-vous que vous êtes ? »

Troisième force : le pouvoir

« J’ai passé une grande partie de ma journée à penser à des choses auxquelles je ne devrais pas penser, à désirer des choses que je ne devrais pas désirer, à faire des projets que je ne devrais pas faire. »

Le maître indiqua une plante et demanda au disciple s’il savait ce que c’était.

« La belladone. Elle peut tuer celui qui mange ses feuilles. Mais elle ne peut pas tuer celui qui simplement la contemple. De même, les désirs négatifs ne peuvent causer aucun mal – si vous ne les laissez pas vous séduire. »

Quatrième force : le temps

Un charpentier et ses auxiliaires voyageaient à la recherche de matériel quand ils virent un arbre gigantesque.

« Ne perdons pas notre temps, dit le maître charpentier. Le couper nous retardera. Si nous voulons fabriquer un bateau, il coulera, tellement son tronc est lourd. Si nous décidons de l’utiliser pour la structure d’un toit, les murs devront être d’une extrême résistance. »

Le groupe poursuivit sa route. L’un des apprentis déclara :

« Un si grand arbre, et il ne sert à rien !

– Tu te trompes. Il a suivi son destin à sa manière. S’il était semblable aux autres, nous l’aurions déjà coupé. Mais parce qu’il a eu le courage d’être différent, il restera vivant et fort très longtemps. »

La question sans réponse

La question sans réponse

C’est une question que je me suis depuis longtemps retirée de la tête, justement parce que je ne sais pas y répondre.

Je ne suis pas le seul. Au cours de toutes ces années, j’ai fréquenté toutes sortes de personnes : riches, pauvres, puissantes et installées. Dans tous les yeux qui ont croisé les miens, j’ai toujours pensé qu’il manquait quelque chose – et j’inclus là des guerriers, des savants, des gens qui n’auraient pas de quoi se plaindre.

Certaines personnes semblent heureuses : simplement elles n’y pensent pas. D’autres font des projets : je vais avoir un mari, une maison, deux enfants, une maison de campagne. Tant qu’elles sont occupées avec cela, elles sont comme des taureaux cherchant le torero : elles ne pensent pas, elles vont de l’avant. Elles acquièrent une voiture, quelquefois même une Ferrari, elles trouvent que le sens de la vie est là, et elles ne se posent jamais la question. Malgré tout, les yeux de ces personnes portent une tristesse qu’elles-mêmes ignorent.

Je ne sais pas si tout le monde est malheureux. Je sais que les gens sont toujours occupés : ils font des heures supplémentaires, s’occupent des enfants, du mari, de la carrière, du diplôme, de ce qu’il faut faire demain, ce qu’il reste à acheter, ce qu’il faut avoir pour ne pas se sentir inférieur, etc.

Peu de gens m’ont dit : « Je suis malheureux. » La plupart me disent : « Je vais très bien, j’ai obtenu tout ce que je désirais. »

Alors je demande : « Qu’est-ce qui vous rend heureux ? »

Réponse : « J’ai tout ce dont une personne pouvait rêver – famille, maison, travail, santé. »

Je repose la question : « Vous êtes-vous déjà arrêté pour vous vous demander si c’était tout dans la vie ? »

Réponse : « Oui, c’est tout. »

J’insiste : « Alors le sens de la vie, c’est le travail, la famille, les enfants qui vont grandir et vous quitter, une femme ou un mari qui deviendront des amis plus que de vrais amoureux. Et le travail se terminera un jour. Que ferez-vous quand cela arrivera ? »

Réponse : il n’y a pas de réponse. Ils changent de sujet. Mais il y a toujours quelque chose de caché : le patron d’entreprise n’a pas encore conclu l’affaire dont il rêvait, la ménagère aimerait avoir plus d’indépendance ou plus d’argent, l’étudiant qui termine ses études se demande s’il a choisi sa carrière ou si on l’a choisie pour lui, le dentiste voulait être chanteur, le chanteur voulait être politicien, le politicien voulait être écrivain, l’écrivain veut être paysan.

Dans la rue où j’écris cette colonne et regarde les gens marcher, je peux parier que tout le monde ressent la même chose. La femme élégante qui vient de passer gaspille ses journées à essayer d’arrêter le temps en contrôlant la balance, parce qu’elle pense que l’amour en dépend. De l’autre côté de la chaussée, je vois un couple avec deux enfants. Ils vivent des moments d’intense bonheur quand ils sortent se promener avec leurs enfants, mais en même temps leur subconscient pense à l’emploi qui peut manquer, aux tragédies qui risquent d’arriver, au moyen de s’en libérer, de se protéger du monde.

Je feuillette les magazines people : tout le monde rit, tout le monde est content. Mais comme je fréquente ce milieu, je sais que ce n’est pas vrai : tout le monde rit ou s’amuse à ce moment-là, sur cette photo, mais le soir, ou le matin, c’est toujours une autre histoire. « Que vais-je faire pour continuer à apparaître dans ce magazine ? » « Comment masquer que je n’ai plus assez d’argent pour maintenir mon luxe ? » « Ou comment administrer mon luxe en le rendant plus grand, plus expressif que celui des autres ? » « L’actrice avec qui je ris et fais la fête sur cette photo peut me voler mon rôle demain ! » « Suis-je bien mieux habillée qu’elle ? Pourquoi sourions-nous, si nous nous détestons ? »

Enfin, il me reste les vers de Jorge Luis Borges : « Je ne serai plus heureux, et cela n’a pas d’importance/il y a beaucoup d’autres choses dans ce monde. »

C’est tout ?

Sri Ramakrishna raconte qu’un homme s’apprêtait à traverser une rivière quand le maître Bibhishana s’approcha, écrivit un nom sur une feuille, l’attacha sur le dos de l’homme et dit :

« N’ayez pas peur. Votre foi vous aidera à marcher sur les eaux. Mais à l’instant où vous perdrez la foi, vous vous noierez. »

L’homme fit confiance à Bibhishana, et il commença à marcher sur les eaux, sans aucune difficulté. Mais à un certain moment, il eut un immense désir de savoir ce que son maître avait écrit sur la feuille attachée sur son dos.

Il la prit, et il lut ce qui était écrit :

« Ô Dieu Rama, aide cet homme à traverser la rivière. »

« C’est tout ? pensa l’homme. Qui est ce Dieu Rama, finalement ? »

Au moment où le doute s’installa dans son esprit, il fut englouti et se noya dans le courant.

L’instant magique

Il faut courir des risques. Nous comprenons vraiment le miracle de la vie quand nous laissons l’inattendu se manifester.

Tous les jours Dieu nous donne – avec le soleil – un moment où il est possible de changer tout ce qui nous rend malheureux. Tous les jours nous feignons de ne pas comprendre ce moment, nous faisons comme s’il n’existait pas, comme si aujourd’hui était semblable à la veille et serait pareil au lendemain. Mais celui qui est attentif découvre l’instant magique. Il peut être caché dans l’heure où nous enfilons la clef dans la porte le matin, dans le silence juste après le dîner, dans les mille et une choses qui nous paraissent semblables. Ce moment existe – un moment où toute la force des étoiles nous traverse et nous permet de faire des miracles.

Le bonheur est parfois une bénédiction – mais en général c’est une conquête. L’instant magique nous aide à changer, nous pousse en quête de nos rêves. Nous allons souffrir, connaître des moments difficiles, affronter bien des désillusions – mais tout cela est passager, inévitable, et nous finirons par être fiers des marques qu’auront laissées les obstacles. À l’avenir, nous pourrons regarder en arrière avec orgueil et confiance.

Pauvre de celui qui a peur de courir des risques. Peut-être qu’il n’est jamais déçu, qu’il n’a aucune désillusion, qu’il ne souffre pas comme ceux qui ont un rêve à poursuivre. Mais quand il regardera en arrière – parce que nous regardons toujours en arrière –, il entendra son cœur dire : « Qu’as-tu fait des miracles que Dieu a semés dans tes journées ? Qu’as-tu fait des talents que ton Maître t’a confiés ? Tu les a enterrés au fond d’une fosse, parce que tu avais peur de les perdre. Alors, voilà ton héritage : la certitude d’avoir gaspillé ta vie. »

Pauvre de celui qui écoute ces mots. Parce qu’alors il croira aux miracles, mais les instants magiques de la vie seront passés.

Nous devons écouter l’enfant que nous avons été un jour et qui existe encore en nous. Cet enfant comprend les instants magiques. Nous pouvons étouffer ses pleurs, mais nous ne pouvons pas faire taire sa voix.

Si nous ne naissons pas de nouveau, si nous ne nous remettons pas à regarder la vie avec l’innocence et l’enthousiasme de l’enfance, vivre n’a plus de sens.

Il y a bien des façons de se suicider. Ceux qui tentent de tuer leur corps offensent la loi de Dieu. Ceux qui tentent de tuer leur âme offensent aussi la loi de Dieu, bien que leur crime soit moins visible aux yeux de l’homme.

Soyons attentifs à ce que nous dit l’enfant que nous gardons dans notre cœur. N’ayons pas honte de lui. Nous ne le laisserons pas avoir peur, parce qu’il est seul et n’est presque jamais entendu.

Nous allons lui permettre de prendre un peu les rênes de notre existence. Cet enfant sait qu’un jour est différent de l’autre.

Nous allons faire en sorte qu’il se sente de nouveau aimé. Nous allons lui faire plaisir – même si cela signifie agir d’une manière qui ne nous est pas coutumière, même si cela semble une sottise aux yeux des autres.

Souvenez-vous que la sagesse des hommes est folie devant Dieu. Si nous écoutons l’enfant que nous avons dans l’âme, nos yeux brilleront de nouveau. Si nous ne perdons pas le contact avec cet enfant, nous ne perdrons pas le contact avec la vie.

Vivons tous les instants magiques de 2009 !

Amour

Il y a toujours dans le monde une personne qui attend l’autre, au milieu d’un désert ou au milieu des grandes villes. Et quand ces personnes se croisent et que leurs yeux se rencontrent, tout le passé et tout l’avenir perdent leur importance, et il n’existe que ce moment et cette certitude incroyable que toutes les choses sous le Soleil ont été écrites par la même Main.

La Main qui éveille l’Amour, et qui fait une âme jumelle pour toute personne qui travaille, se repose et cherche des trésors sous le Soleil.

Sans cela, les rêves de la race humaine n’auraient aucun sens.

Fidélité animale

Récemment, j’ai lu un article polémique mais intéressant dans le journal américain The New York Times (25/03/2008). Écrit par Natalie Angier, le texte se base sur des recherches de biologistes et de psychologues respectés au sujet de la monogamie. Et il arrive à une impressionnante conclusion : l’infidélité conjugale est présente dans tout le règne animal.

Ce n’est pas tout : des études montrent qu’il existe certaines espèces qui « paient » pour le sexe, tandis que d’autres récompensent les « amants » par des cadeaux et de la tendresse. Pour compléter, la jalousie et le machisme sont là aussi : des femelles sont violemment attaquées si elles copulent avec un autre partenaire.

Bien sûr, nous ne sommes pas des animaux, mais les ressemblances ci-dessus sont très révélatrices. Il vaut la peine de transcrire quelques parties intéressantes de l’article en question.

1] Dans beaucoup d’espèces, les individus sont éduqués dès le plus jeune âge pour se marier avec quelqu’un choisi par la famille. Ils volent et jouent ensemble, chantent, dansent. C’est-à-dire qu’ils sont éduqués pour impressionner la communauté, prouvant qu’ils sont nés l’un pour l’autre.

2] Cependant, la monogamie sociale est rarement accompagnée de monogamie sexuelle. Des examens d’ADN sur des singes, des oiseaux, des animaux sauvages, quand leur descendance est examinée à la lumière de la science moderne, montrent que de 10 % à 70 % des enfants ont été engendrés par un autre que le mâle résident.

3] Le professeur David Barash, de l’Université de Washington à Seattle, déclare : « Dans le monde enfantin, les enfants. Dans le monde adulte, l’adultère. » On a cru très longtemps que les cygnes étaient un modèle de fidélité. À travers ces examens d’ADN, on a conclu que même les cygnes n’étaient pas à l’abri de la tentation.

4] La seule espèce complètement monogamique est une amibe, la Dilozoon Paradoxum, qu’on trouve dans les organismes de certains poissons. Barash explique : « Mâle et femelle se rencontrent encore jeunes, et leurs corps littéralement se fondent en un seul. Dès lors, ils demeurent fidèles jusqu’à ce que la mort les sépare. » Dans ce cas, la mort coïncide avec celle du poisson qui les abrite.

5] Le « plus vieux métier du monde », ainsi qu’est connue la prostitution, se manifeste également dans le règne animal. Il est courant de rencontrer des mâles qui couvrent leur femelle de cadeaux : rongeurs, chenilles et insectes. Mais quand le mâle décide d’avoir, disons, une relation hors-cursus, l’amante reçoit des présents plus gros que la compagne.

6] La loi de la concurrence s’applique aussi dans le monde animal : si l’offre est abondante, le prix est bas. Mais si les femelles se font rares, elles se transforment en un objet de désir qui mérite les meilleures récompenses et les plus sophistiquées.

Comprenez bien que j’ai transcrit dans cette colonne le résultat de recherches faites par des scientifiques et des psychologues spécialisés dans l’étude du règne animal. Nous pouvons tous – et nous devons – avoir notre opinion au sujet de la monogamie. Nous pouvons tous dire que nous sommes une espèce plus évoluée, ce qui est absolument vrai. La seule chose que nous ne pouvons pas faire, c’est rendre la science coupable de donner des résultats qui très souvent vont à l’encontre de notre manière de penser !

Comment la ville fut pacifiée

Comment la ville fut pacifiée

Une vieille légende raconte qu’une ville, dans les montagnes des Pyrénées, était un véritable repaire de trafiquants, de contrebandiers et d’exilés. Le pire de ces criminels, un Arabe du nom d’Ahab, fut converti par un moine de l’endroit, Savin, et décida que cette situation ne pouvait continuer ainsi.

Comme il était craint de tous, mais ne voulait plus se servir de sa réputation de méchant pour atteindre son but, à aucun moment, il ne chercha à convaincre. Il connaissait la nature humaine, on allait confondre honnêteté et faiblesse, et bientôt son pouvoir serait mis en doute.

Voilà ce qu’il fit, il appela quelques charpentiers d’un village voisin, leur donna un papier avec un dessin, et leur demanda de construire quelque chose à l’endroit où aujourd’hui se trouve la croix qui domine le bourg. Jour et nuit, pendant dix jours, les habitants de la ville entendirent le bruit des marteaux et virent des hommes scier des pièces de bois, faire des assemblages, mettre des vis.

Au bout de dix jours, le gigantesque casse-tête fut monté au milieu de la place, et couvert d’un drap. Ahab appela tous les habitants pour qu’ils assistent à l’inauguration du monument.

Solennellement, sans aucun discours, il retira le drap.

C’était une potence.

Avec corde, trappe et tout. Neuve, couverte de cire d’abeille, de sorte qu’elle puisse résister très longtemps aux intempéries. Profitant de la foule qui s’était agglutinée, Ahab lut une série de lois qui protégeaient les agriculteurs, stimulaient l’élevage de bétail, récompensaient ceux qui apporteraient de nouvelles affaires pour la région, ajoutant que désormais il faudrait trouver un travail honnête ou s’installer dans une autre ville. Il ne mentionna même pas une fois le « monument » qu’il venait d’inaugurer ; Ahab était un homme qui ne croyait pas aux menaces.

À la fin de la rencontre, plusieurs groupes se formèrent ; la plupart pensaient qu’Ahab avait été trompé par le saint, et puisqu’il n’avait plus le courage d’autrefois, il fallait le tuer. Dans les jours qui suivirent, beaucoup de projets furent constitués à cette fin. Mais tous étaient obligés de contempler cette potence au milieu de la place, et ils se demandaient : qu’est-ce qu’elle fait là ? A-t-elle été montée pour tuer ceux qui n’acceptent pas les nouvelles lois ? Qui est du côté d’Ahab, et qui ne l’est pas ? Y a-t-il des espions parmi nous ?

La potence regardait les hommes, et les hommes regardaient la potence. Peu à peu, le courage initial des rebelles fit place à la peur : ils connaissaient tous la renommée d’Ahab, ils savaient qu’il était implacable dans ses décisions. Certains abandonnèrent la ville, d’autres décidèrent d’expérimenter les nouveaux travaux suggérés, simplement parce qu’ils n’avaient nulle part où aller, ou à cause de l’ombre de cet instrument de mort au milieu de la place. Quelque temps plus tard, la paix régnait dans la place, elle était devenue un grand centre commercial de la frontière, elle commença à exporter la meilleure laine et à produire un blé de première qualité.

La potence resta là pendant dix ans. Le bois résistait bien, mais périodiquement la corde était remplacée par une nouvelle. Elle ne fut jamais utilisée. Jamais Ahab ne dit un mot à son sujet. Son image suffit pour transformer le courage en peur, la confiance en soupçon, des histoires de vaillance en murmures d’acceptation. Au bout de dix ans, alors que la loi régnait enfin à Viscos, Ahab la fit détruire et fit construire une croix à sa place.

Kazantzakis et Dieu

Durant toute sa vie, l’auteur grec Nikos Kazantzakis (Zorba, La dernière tentation du Christ) fut un homme absolument cohérent. Bien qu’il abordât des thèmes religieux dans beaucoup de ses livres – comme une excellente biographie de saint François d’Assise – il se considéra toujours comme un athée convaincu. Or une des plus belles définitions de Dieu que je connais est de cet athée convaincu :

« Nous regardons avec perplexité la partie la plus haute de la spirale de force qui gouverne l’Univers. Et nous l’appelons Dieu. Nous pourrions lui donner un autre nom : Abîme, Mystère, Obscurité absolue, Lumière totale, Matière, Esprit, Suprême Espoir, Suprême Désespoir, Silence. Mais nous l’appelons Dieu, parce que – pour des raisons mystérieuses – elle est capable de secouer avec vigueur notre cœur. Et, il ne reste aucun doute, cette secousse est absolument indispensable pour permettre le contact avec les émotions fondamentales de l’être humain, qui sont toujours au-delà de toute explication ou logique. »

Ben Abuyah et l’apprentissage

Le rabbin Elisha Ben Abuyah disait souvent :

« Ceux qui sont ouverts aux leçons de la vie et qui ne se nourrissent pas de préjugés sont comme une feuille blanche, sur laquelle Dieu écrit ses mots à l’encre divine.

« Ceux qui regardent toujours le monde avec cynisme et préjugé sont comme une feuille déjà écrite, sur laquelle ne peuvent pas entrer de nouveaux mots.

« Ne vous préoccupez pas de ce que vous savez déjà, ou de ce que vous ignorez. Ne pensez ni au passé ni à l’avenir, laissez seulement les mains divines tracer, chaque jour, les surprises du présent. »

Et qu’est-ce que je fais, finalement ?

De nombreux lecteurs se plaignent que je parle peu de ma vie personnelle dans cette colonne. J’en parle beaucoup – surtout de mes investigations dans le monde imaginaire. Ils insistent : « Mais votre vie ? » Eh bien, pendant une semaine, je suis sorti avec un cahier et j’ai noté plus ou moins ce qui se passe en sept jours.

Dimanche. 1] Je conduis en silence sur les 540 kilomètres qui séparent Paris de Genève. Six heures, et aucune conclusion importante, aucune révélation extraordinaire. Comme j’adore mon travail, je ne m’impose jamais d’y penser le dimanche, de sorte que j’essaie de me contrôler.

2] Poste d’essence : je vois une collection très intéressante de maquettes en métal. Je pense tout acheter, mais j’imagine que plus tard j’aurai un excès de bagages, et beaucoup risquent de se briser pendant le voyage. Je me servirai d’Internet pour ça.

3] Bain. Petit somme. Dîner avec une amie. Elle me raconte que l’homme auquel elle s’intéresse veut seulement faire l’amour, rien d’autre. Je ne sais que répondre.

Lundi. 1] Le réveil sonne à 10 h 15, et comme Plan B (les natifs de la Vierge ont toujours un Plan B) la standardiste de l’hôtel appelle aussi la chambre. Je suis ici comme membre de la direction d’une fondation respectée, et j’hésite à porter les bottes de cow-boy travaillées en rouge, blanc et noir. Je décide que j’irai avec – aux artistes certaines choses sont tolérées.

2] Rapide petit déjeuner avec un ami qui travaille dans une banque. Je lui demande ce qu’il pense de la crise actuelle – et il me donne une série de réponses auxquelles il ne croit pas lui-même. Je montre le journal du jour : une conférence de banquiers, pour tenter de comprendre la crise. L’un d’eux affirme qu’il ne connaît pas bien les « produits financiers » qu’il vend. C’est parfait, mon argent est à la caisse d’épargne. Les natifs de la Vierge ne prennent pas de risques dans ce domaine.

3] Déjeuner avec la direction. Je demande ce qu’ils pensent de la situation en Géorgie. Personne ne veut aborder le sujet, mais ils adorent mes bottes de cow-boy.

4] La réunion est parfaite, sans stress. J’apprends beaucoup. À la fin, en montant dans la voiture, j’oublie les documents sur le toit.

5] Quand je sors, les documents tombent au milieu de la rue. Je mets une demi-heure à tout rassembler, les automobilistes klaxonnent et m’insultent. Un membre de la direction passe, s’arrête un peu plus loin et me demande si j’ai besoin d’aide. Je dis que non, il suffit qu’un seul risque sa vie pour une telle stupidité.

6] Aujourd’hui je peux téléphoner en utilisant le système « mains libres » pendant que je conduis. Je demande à Mônica, mon agent, d’annuler Paris et Berlin (chaque fois que je voyage, j’ai de moins en moins envie de voyager). Elle dit que nous devons nous rencontrer avant la Foire de Francfort pour « mettre au point certains détails ». Paris ou Barcelone ? Paris, décide-t-elle. J’appelle Paula, mon assistante, pour lui demander pourquoi il y avait peu de commentaires sur mon blog hier – elle explique qu’ils ont changé la configuration, et elle vient d’approuver cent commentaires.

7] J’arrive à Paris à onze heures du soir. Je m’attendais à trouver une montagne de choses, mais il n’y a que deux paquets de livres à dédicacer, et quelques lettres. Mais j’ai voyagé ! Je suis allé dans un autre pays ! Je me suis rendu compte que j’étais parti un peu plus de 24 heures.

8] Dîner. Je laisse l’ordinateur allumé, pour charger « American History X ». Je vais dormir vers deux heures du matin, après avoir lu quelques pages de « Mon année comme membre de l’Islam radical », de Daveed Gartstenstein-Ross. Le livre est très bon, mais je n’arrive pas à avancer.

Mardi. 1] À 10 h, café au lait, jus d’orange, pain beurré – c’est toujours la même chose, même quand je suis à l’hôtel, ce qui est le cas la plus grande partie de l’année. Trois comprimés d’Echinacea, une herbe dont on dit qu’elle renforce l’organisme contre les grippes, et qui s’est montrée fidèle à sa réputation (même s’il n’y a aucune base scientifique).

2] Internet : lecture des emails de lecteurs. Lecture des emails de travail (mon bureau filtre les plus importants), lecture des clippings, visite d’un portail au Brésil et d’un autre aux Etats-Unis pour lire les nouvelles du jour. Je vois que les sujets sont plus ou moins ceux de toujours : permission pour citer un passage de moi dans des livres (toujours donnée), invitations à des conférences (toujours refusées). Aujourd’hui j’ai une interview pour un journal en Finlande, qui va publier ces colonnes. Je reste une heure devant l’ordinateur.

3] Je marche une heure sans m’arrêter – ou que je me trouve, je manque rarement de le faire. Hier j’ai demandé à mon assistante de m’accompagner ; elle vient de rentrer de vacances au Brésil, et elle doit se marier en octobre. Nous avons parlé des vacances.

4] Retour à l’ordinateur. Mise à jour du blog, lecture d’une interview avec l’acteur stupide David Thewlis, qui dit que son rôle dans « Veronika décide de mourir » (qui sort l’année prochaine) n’a été que « deux semaines de travail de plus ». Je suis en colère. Je lis le reste de l’interview et je vois qu’il se plaint de tout ce qu’il fait dans la vie. La colère s’en va.

5] Tir à l’arc. Bain. De nouveau l’ordinateur. Je demande qu’on vérifie encore une fois s’il n’y a pas de problème avec le vol de dimanche pour le Brésil. En principe, il n’y en a pas.

6] J’ai oublié de noter où j’avais dîné. Je regarde « Bienvenue à Sarajevo ». Je lis, du début à la fin, le Herald Tribune. J’essaie de reprendre « Mon année dans l’Islam radical », mais je m’arrête au bout de quelques pages.

Mercredi. 1] La même chose que 1, 2, 3 ci-dessus, sauf que cette fois ma compagne de promenade s’appelle Maarit, une lectrice que j’ai rencontrée dans la communauté sociale Myspace. Elle fait des études pour devenir bonne sœur. Nous parlons beaucoup de la situation de l’Église catholique, et nous nous promettons de garder le contact.

2] Mônica arrive. Nous parlons de 15 h jusqu’à 2 heures du matin le lendemain, nous discutons du programme de lancement du nouveau livre, de ce que je dois dire à Francfort, et de l’endroit où se tiendra sa fête d’anniversaire (elle aura 40 ans en novembre). Je suggère que ce soit chez elle à Barcelone, mais elle dit qu’ils ont mis un échafaud et qu’on n’a plus de vue sur la ville. Je réponds que la nuit toutes les vues sur la ville se ressemblent – un tas de lumière qui clignotent. Elle n’est tout de même pas convaincue. Elle dit que je dois donner plus d’interviews. Nous passons tout ce temps enfermés dans l’appartement, parce que Mônica déteste tout simplement marcher. Chris a préparé le dîner et elle est allée se coucher depuis longtemps.

3] À 2 h 15 du matin, je dis que je suis fatigué, que je veux dormir, mais elle paraît aussi en forme que si elle venait de se lever ; et c’est elle qui a vécu aujourd’hui l’expérience de la chambre de torture que nous connaissons sous le nom d’« aéroport ».

4] J’arrive à la convaincre d’aller se coucher à 2 h 30 du matin. Avec une série de problèmes en suspens. Aujourd’hui pas de Herald Tribune ou de « Mon année dans l’Islam radical ».

Jeudi. 1] Petit déjeuner avec Mônica, mon agent et amie, qui a passé moins d’une journée à Paris, et a conscré 10 heures à parler avec moi (à la même place, car elle déteste marcher, malgré la belle journée d’automne). Elle part pour Barcelone, et je vais sur l’ordinateur vérifier les emails, les demandes d’autorisation, les invitations (tout déjà dûment filtré par le bureau). Lecture d’emails de lecteurs.

2] La bêtise du jour revient à Frei Betto, un religieux brésilien, que je considérais il y a encore quelques minutes comme mon ami, mais qui est l’auteur d’un article publié dans un journal de province, dans lequel il m’attaque gratuitement – plutôt, il attaque tout ce que signifie « culture populaire ». Avec Internet, nous savons tout. Je lui envoie un email coupant tout lien d’amitié entre nous. Par précaution, j’envoie des copies à tous nos amis communs, pour avoir la certitude qu’il lui parviendra.

3] Juliette arrive pour m’emprunter un appareil de son qui m’a été offert pendant que j’étais à St Moritz, en Suisse. C’est pour la fête surprise de son mari, qui a 40 ans (apparemment tout le monde autour de moi fête ses 40 ans). L’appareil ressemble à un grille-pain électrique, mais en réalité il émet des impulsions digitales, ce qui permet que la musique soit entendue avec la même intensité et aussi haut dans une salle de 200 personnes. Je ne m’en suis jamais servi, mais au moins il aide une amie.

4] Une heure de marche, comme toujours. Tir à l’arc, comme toujours. Écriture de ma colonne hebdomadaire, que vous lisez maintenant.

5] Dîner avec Chris dans un restaurant japonais. Je commande le même plat que la dernière fois. Je ne sais pas pourquoi, quand je vais dans un nouveau restaurant et que j’aime bien ce que j’ai mangé, je finis par répéter. Manque d’imagination, je crois.

Vendredi. 1] Petit déjeuner, ordinateur, promenade. Mise à jour du blog quotidien.

2] Je prends mon journal et je vais passer la journée au Champ de Mars, près de mon appartement à Paris. Je regarde les gens qui se préparent pour l’hiver : la plupart font des photos de la tour Eiffel ou parlent dans leur cellulaire. Je passe devant un musée (le musée Branly), je vois qu’il n’y a pas la queue et je décide d’entrer. Exposition d’art indigène de divers continents du monde – je commence à imaginer qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans notre civilisation, puisque ces tribus et ces personnes sont capables de faire des travaux beaucoup plus intéressants et frappants que ce que nous voyons aujourd’hui sur le terrain des arts plastiques. Mais ça ne sert à rien de se plaindre et d’écrire à ce sujet – il y a des thèses et encore des thèses sur les « concepts artistiques » contemporains, qui incluent une vache conservée dans le formol (vendue pour 30 millions de dollars) et deux murs en fer oxydé (prix autour de 5 millions de dollars). Je pense que Frei Betto, dans sa nouvelle incarnation comme intellectuel d’avant-garde, doit avoir aussi une thèse pour défendre ça.

3] Je rentre à la maison, les valises sont prêtes, le chauffeur attend, la voiture se dirige vers l’aéroport Charles-de-Gaulle. Le vol est marqué pour 22 h 15, mais l’actuelle chambre de torture (connue sous le nom d’« aéroport ») exige que nous soyons là une éternité à l’avance.

4] Décollage à 23 h 50 (une heure de retard). Je passerai une vingtaine de jours au Brésil avant d’aller à Francfort. Mais comme toujours, je n’irai dans aucun restaurant à la mode, ce qui signifie que bientôt j’entendrai la même question : « Quand est-ce que tu viens dans ton pays ? »

D’après ce que je comprends, celui qui ne va pas dans un restaurant à la mode n’existe pas.

La routine du mannequin

Pour écrire « La Solitude du vainqueur », dont le thème central est le culte des célébrités, j’ai dû faire une recherche intéressante au sujet de la routine de celles qui habitent l’imaginaire collectif : les mannequins photo. Aussi différentes qu’elles soient, il existe un modèle invariable de comportement que je reproduis ici :

A] Avant de se coucher, elles mettent plusieurs crèmes pour nettoyer les pores et hydrater la peau – ce qui rend très tôt leur organisme dépendant d’éléments extérieurs. Au réveil, elles prennent une tasse de café noir sans sucre, accompagnée de fruits contenant des fibres – pour que les aliments qu’elles avaleront dans la journée passent rapidement dans les intestins. Elles montent sur la balance trois ou quatre fois par jour ; elles sombrent dans la dépression pour chaque gramme de trop que l’aiguille accuse.

B] Elles savent toutes que bientôt elles seront dépassées par de nouveaux visages, de nouvelles tendances, et elles doivent de toute urgence montrer que le talent va plus loin que les podiums. Elles passent leur temps à demander à leurs agences de leur trouver un essai, afin de montrer qu’elles sont capables de travailler comme actrices – le grand rêve.

C] Contrairement à ce que veut la légende, elles assument leurs dépenses – les billets de voyage, l’hôtel, et les habituelles salades. Elles sont convoquées par les assistants de stylistes pour faire ce qu’on appelle un casting, la sélection de celles qui seront choisies pour affronter le podium ou la séance de photos. À ce moment, elles se trouvent en présence de personnes invariablement de mauvaise humeur qui se servent du peu de pouvoir qu’elles ont pour évacuer leurs frustrations quotidiennes, et ne disent jamais un mot gentil ou encourageant : « horrible » est le commentaire qu’on entend le plus souvent.

D] Les parents sont fiers de leurs filles qui ont si bien commencé leur carrière, et ils regrettent d’avoir affirmé qu’ils s’y opposaient – après tout, elles gagnent de l’argent et aident la famille. Leurs petits amis font des crises de jalousie, mais ils se contrôlent, parce que ça fait du bien à leur ego d’être avec une professionnelle de la mode. Leurs amies les envient en secret ou ouvertement.

E] Elles fréquentent toutes les fêtes pour lesquelles elles sont appelées, et elles se comportent comme si elles étaient beaucoup plus importantes qu’elles ne le sont, un symptôme du manque d’assurance. Elles ont toujours une coupe de champagne à la main, mais cela fait seulement partie de l’image qu’elles désirent transmettre. Elles savent que l’alcool contient des éléments qui risquent de faire grossir, aussi leur boisson préférée est-elle l’eau minérale non gazeuse – le gaz, s’il n’affecte pas le poids, a des conséquences immédiates sur le contour de l’estomac.

F] Elles dorment mal à cause des comprimés. Elles entendent parler de l’anorexie – la maladie la plus courante dans le milieu, une sorte de trouble nerveux causé par l’obsession du poids et de l’apparence, qui finit par éduquer l’organisme à rejeter toute espèce d’aliment. Elles disent que ça ne leur arrivera jamais, mais elles ne remarquent pas quand les premiers symptômes s’installent.

G] Elles sont sorties directement de l’enfance pour le monde du luxe et du glamour, sans passer par l’adolescence et la jeunesse. Quand on leur demande quels sont leurs projets d’avenir, elles ont toujours la réponse sur le bout de la langue : « faculté de philosophie. Je ne suis ici que pour pouvoir payer mes études ». Elles savent que ce n’est pas vrai. Elles ne peuvent s’offrir le luxe de fréquenter une école : il y a toujours un essai le matin, une séance de photos l’après-midi, une fête où elles doivent être présentes pour être vues, admirées, désirées.

Les gens pensent qu’elles vivent un conte de fées. Et elles veulent le croire. Jusqu’à ce qu’un écrivain plus curieux décide de ne pas renoncer, et de poser des questions. Après beaucoup d’hésitation, elles finissent par dire : « Je suis née pour être actrice. Alors, je suis capable de faire comme si cette misère était la profession la plus glamoureuse du monde. »

La mesure de l’amour

« J’ai toujours désiré savoir si j’étais capable d’aimer ma femme comme vous aimez la vôtre, a dit le journaliste Keichiro à mon éditeur Satoshi Gungi, tandis que nous dînions.

– Il n’y a rien au-delà de l’amour, répondit-il. C’est lui qui fait tourner le monde et garde les étoiles suspendues dans le ciel.

– Je le sais. Mais comment savoir si mon amour est assez grand ?

– Essayez de savoir si vous vous abandonnez à vos émotions, ou si vous les fuyez. Mais ne posez pas ce genre de questions, parce que l’amour n’est ni grand ni petit ; c’est seulement l’amour. »

« On ne peut pas mesurer un sentiment comme on mesure une route. Si vous faites cela, vous allez commencer à comparer avec ce qu’on vous raconte, ou avec ce que vous espérez trouver. De cette manière, vous écouterez toujours une histoire, au lieu de parcourir votre propre chemin. »

Le guerrier de la lumière et son tempérament

Le guerrier de la lumière se permet de vivre un jour pas comme les autres. Il n’a pas peur de pleurer de vieux chagrins ou de se réjouir de nouvelles découvertes. Quand il sent que l’heure est venue, il laisse tout tomber et part vers l’aventure dont il a tant rêvé. Quand il comprend qu’il est à la limite de sa résistance,il quitte le combat, sans se culpabiliser d’avoir fait une ou deux folies inattendues.

L’histoire qui suit illustre ce que je veux dire.

Un homme en quête de sainteté décida de gravir une haute montagne en emportant seulement les vêtements qu’il portait sur lui, et d’y rester à méditer le restant de ses jours.

Il comprit bientôt qu’un vêtement ne suffisait pas parce qu’il se salissait très vite. Il descendit la montagne, se rendit au village le plus proche, et demanda d’autres vêtements. Comme tous savaient que cet homme était en quête de sainteté, ils lui remirent un nouveau pantalon et une chemise.

L’homme remercia et remonta jusqu’à l’ermitage qu’il construisait en haut de la montagne. Il passait les nuits à fabriquer les murs, les jours livré à la méditation, il mangeait les fruits des arbres, et il buvait l’eau d’une source voisine.

Au bout d’un mois, il découvrit qu’un rat rongeait le vêtement de rechange qu’il laissait à sécher. Comme il voulait n’être concentré que sur son devoir spirituel, il descendit de nouveau jusqu’au village, et il demanda qu’on lui trouve un chat.

Les habitants, respectant sa quête, exaucèrent sa demande.

Encore sept jours, et le chat était quasi mort d’inanition, parce qu’il n’arrivait pas à se nourrir de fruits, et il n’y avait plus de rats dans les lieux. Il revint au village pour trouver du lait ; comme les paysans savaient que ce n’était pas pour lui – qui, en fin de compte, résistait sans rien manger d’autre que ce que la nature lui offrait –, ils l’aidèrent une fois de plus.

Le chat vint rapidement à bout du lait, si bien que l’homme demanda qu’on lui prête une vache.

Comme la vache donnait plus de lait qu’il n’était suffisant, il se mit à le boire aussi, pour ne pas gaspiller. En peu de temps – respirant l’air de la montagne, mangeant des fruits, méditant, buvant du lait et faisant de l’exercice – il devint un modèle de beauté. Une belle jeune fille qui était montée dans la montagne pour chercher un agneau tomba amoureuse de lui, et le convainquit qu’il avait besoin d’une épouse pour s’occuper des tâches domestiques pendant qu’il méditait en paix.

L’homme resta trois jours sans manger, essayant de savoir quelle était la meilleure décision à prendre. Finalement, il comprit que le mariage est une bénédiction des cieux, et il accepta la proposition.

Trois ans plus tard, l’homme était marié, avec deux enfants, trois vaches, un verger d’arbres fruitiers, il dirigeait un lieu de méditation, et les gens se mettaient sur une énorme liste d’attente pour connaître le miraculeux « temple de l’éternelle jeunesse ».

Quand on lui demandait comment tout cela avait commencé, il disait :

« Deux semaines après mon arrivée ici, je n’avais que deux pièces de vêtement. Un rat a commencé à en ronger une, et… »

Mais personne ne s’intéressait à la fin de l’histoire ; tous étaient certains qu’il était un homme d’affaires sagace, qui essayait d’inventer une légende pour pouvoir augmenter encore plus le prix du séjour dans le temple. »

Cependant, comme un bon guerrier de la lumière, il se moquait de ce que pensaient les autres ; il était content parce qu’il avait pu transformer ses rêves en réalité.

Édition nº 195 – Défier le maître

L’oiseau est-il vivant ?

Le jeune homme était à la fin de sa formation, bientôt il se mettrait à enseigner. Comme tout bon élève, il devait défier son professeur et développer sa façon de penser personnelle. Il captura un oiseau, le mit dans une de ses mains, et alla le trouver :

« Maître, cet oiseau est-il vivant ou mort ? »

Son plan était le suivant : si le maître disait « mort », il ouvrirait sa main et l’oiseau s’envolerait. Si la réponse était « vivant », il écraserait l’oiseau entre ses doigts ; ainsi, le maître aurait toujours tort.

« Maître, l’oiseau est-il vivant ou mort ? insista-t-il.

– Mon cher élève, cela dépendra de toi ». Voilà ce que répondit le maître.

L’apprenti indésirable

« Notre monastère n’a pas de portes, expliqua Shantih au visiteur.

– Et les importuns, qui viennent perturber votre paix ?

– Nous les ignorons, et ils s’en vont.

– C’est tout ? Et ça marche ? »

Shantih ne répondit pas. Le visiteur insista à plusieurs reprises. Voyant qu’il n’obtenait pas de réponse, il décida de partir.

« Vous avez vu comment cela fonctionne ? » se dit Shantih en souriant.

Le yogi et le fou

Nasrudin, le maître fou de la tradition soufie passe devant une grotte, il voit un yogi en pleine méditation et lui demande ce qu’il cherche.

« Je contemple les animaux, et j’en ai tiré beaucoup de leçons qui peuvent transformer la vie d’un homme, dit le yogi.

– Enseigne-moi ce que tu sais. Moi, je t’enseignerai ce que j’ai appris, car un poisson m’a sauvé la vie », répond Nasrudin.

Le yogi s’étonne : seul un saint a pu avoir la vie sauve grâce à un poisson. Et il décide de lui enseigner tout ce qu’il sait.

Quand il a terminé, il dit à Nasrudin :

« Maintenant que je t’ai tout appris, je serais fier de savoir comment un poisson t’a sauvé la vie.

– C’est simple. J’étais quasi mort de faim quand je l’ai pêché, et grâce à lui j’ai pu survivre trois jours. »

Illumination en sept jours

Le Bouddha affirma à ses disciples : celui qui fait des efforts peut atteindre l’illumination en sept jours. S’il n’y parvient pas, il l’atteindra certainement en sept mois, ou en sept ans. Le jeune homme décida qu’il l’atteindrait en une semaine, et il voulut savoir comment il devait agir : « concentration » fut la réponse.

Le jeune homme commença à pratiquer, mais au bout de dix minutes il était déjà distrait. Peu à peu, il prêta attention à tout ce qui le distrayait, et il pensa qu’il ne perdait pas de temps, mais qu’il s’habituait à lui-même.

Un beau jour, il décida qu’il n’était pas indispensable d’atteindre son but aussi vite, puisque le chemin lui enseignait beaucoup de choses.

Et c’est à ce moment qu’il atteignit l’illumination.

Édition nº 194 – Indépendance émotionnelle

« Au début de notre vie et de nouveau quand nous vieillissons, l’aide des autres nous est indispensable. Malheureusement, entre ces deux périodes de notre vie, quand nous sommes forts et capables de prendre soin de nous-mêmes, nous négligeons la valeur de l’affection et de la compassion. Comme notre vie commence et finit avec la nécessité de l’affection, ne vaudrait-il pas mieux pratiquer la compassion et l’amour pour les autres pendant que nous en avons la force ? »

Les mots qui précèdent sont de l’actuel Dalaï-Lama. Il est vraiment très curieux de constater que nous sommes fiers de notre indépendance émotionnelle. Bien sûr, ce n’est pas tout à fait vrai ; nous avons besoin des autres toute notre vie, mais il est « honteux » de le manifester, alors nous préférons pleurer en cachette. Et quand quelqu’un nous appelle à l’aide, cette personne est considérée comme faible, incapable de contrôler ses sentiments.

Il existe une règle non écrite, affirmant que « le monde appartient aux forts », seul « survit le plus apte ». Si c’était vrai, les êtres humains n’existeraient plus, parce qu’ils font partie d’une espèce qui a besoin d’être protégée durant une longue période (les spécialistes disent que nous ne sommes capables de survivre par nous-mêmes qu’après l’âge de neuf ans, alors que la girafe met seulement six à huit mois et qu’une abeille est déjà indépendante en moins de cinq minutes.

Nous sommes dans ce monde. Pour ma part, je continue, et je continuerai toujours, à dépendre des autres. Je dépends de ma femme, de mes amis, de mes éditeurs. Je dépends même de mes ennemis, qui m’aident à conserver mon adresse dans le maniement de l’épée.

Évidemment, il y a des moments où ce feu souffle dans une autre direction, mais je me demande toujours où sont les autres. Me serais-je trop isolé ? Comme toute personne saine, j’ai aussi besoin de solitude, de moments de réflexion.

Mais je ne peux pas m’en rendre malade.

L’indépendance émotionnelle ne mène absolument nulle part, sauf à une prétendue forteresse, dont l’unique et inutile objectif est d’impressionner les autres.

La dépendance émotionnelle, quant à elle, est un feu que nous allumons.

Au début les relations sont difficiles. De même que le feu oblige à supporter la fumée désagréable, qui rend la respiration difficile et arrache des larmes. Mais, une fois le feu allumé, la fumée disparaît et les flammes illuminent tout alentour, répandant chaleur et calme. Éventuellement une braise s’échappe et nous brûle, mais c’est ce qui rend une relation intéressante, n’est-ce pas ?

J’ai commencé cette colonne en citant un Prix Nobel de la Paix au sujet de l’importance des relations humaines. Je termine avec le professeur Albert Schweitzer, médecin et missionnaire, qui a reçu le même prix Nobel, en 1952.

« Nous connaissons tous en Afrique la maladie du sommeil. Ce que nous devons savoir, c’est qu’il existe une maladie semblable qui attaque l’âme, et qui est très dangereuse, parce qu’elle s’installe sans qu’on s’en aperçoive. Quand vous notez le moindre signe d’indifférence et d’absence d’enthousiasme envers votre semblable, soyez en alerte !

« La seule manière de nous prémunir de cette maladie est de comprendre que l’âme souffre, et souffre beaucoup, quand nous l’obligeons à vivre superficiellement. L’âme aime les choses belles et profondes. »

Édition nº 193 – À la recherche du dirigeant parfait

Un lecteur m’envoie un questionnaire. Dans celui-ci, il présente le profil de trois dirigeants d’envergure internationale qui ont vécu à la même époque et demande s’il est possible de choisir le meilleur d’après les données suivantes :

Candidat A : a fréquenté des guérisseurs, consultait fréquemment des astrologues. Il avait deux maîtresses. Sa femme était lesbienne. Il fumait beaucoup. Il buvait de huit à dix martinis par jour.

Candidat B : n’arrivait pas à garder un emploi, à cause de son arrogance. Il dormait toute la matinée. Il prit de l’opium au collège, et fut toujours considéré comme un mauvais élève. Il buvait un verre de cognac tous les matins.

Candidat C : fut décoré comme un héros. Il était végétarien. Il ne fumait pas. Il avait une discipline exemplaire. Occasionnellement il buvait une bière. Il resta avec la même femme dans les moments de gloire et les moments de défaite.

Quelle est la réponse ?

A) Franklin Delano Roosevelt. B) Winston Churchill. C) Adolf Hitler.

Alors qu’est-ce que la gouvernance ? L’encyclopédie la définit comme la capacité d’un individu à en motiver d’autres dans la recherche d’un même objectif. Les librairies sont pleines de textes à ce sujet, et normalement les dirigeants sont dépeints avec des couleurs éclatantes, des attributs enviables, des idéaux suprêmes. Le dirigeant est pour la société comme le « maître » pour la spiritualité. Cependant cela n’est pas absolument vrai (dans un cas comme dans l’autre).

Notre grand problème, surtout dans un monde qui devient de plus en plus fondamentaliste, est de ne pas permettre que les personnes qui occupent des positions importantes commettent des erreurs humaines. Nous sommes toujours à la recherche du gouvernant parfait. Nous sommes toujours derrière un pasteur qui nous dirigerait et nous aiderait à trouver notre chemin. En réalité, les grandes révolutions et les grandes avancées de l’humanité ont été provoquées par des gens semblables à nous tous – à cette seule différence qu’ils avaient le courage de prendre une décision-clé dans un moment difficile.

Il y a très longtemps que, dans mon inconscient, j’ai remplacé le mot « dirigeant » par l’expression « guerrier de la lumière ». Qu’est-ce qu’un guerrier de la lumière ?

Les guerriers de la lumière ont toujours une lueur particulière dans le regard.

Ils sont au monde, ils font partie de la vie des autres, et ils ont commencé leur voyage sans besace ni sandales. Il leur arrive souvent d’être lâches et ils n’agissent pas toujours correctement.

Les guerriers de la lumière souffrent pour des causes inutiles, ils ont des attitudes mesquines et se jugent parfois incapables de grandir. Ils se croient fréquemment indignes d’une bénédiction ou d’un miracle.

Les guerriers de la lumière ne savent pas toujours avec certitude ce qu’ils font ici. Ils passent souvent des nuits blanches à se dire que leur vie n’a aucun sens.

Tous les guerriers de la lumière ont déjà eu peur de se lancer dans le combat. Tous les guerriers de la lumière ont déjà perdu foi en l’avenir.

Tous les guerriers de la lumière ont déjà suivi un chemin qui n’était pas le leur. Tous les guerriers de la lumière ont pensé qu’ils n’étaient pas des guerriers de la lumière. Tous les guerriers de la lumière ont déjà manqué à leurs obligations spirituelles.

C’est pour cela qu’ils sont des guerriers de la lumière ; parce qu’ils ont traversé tout cela, et n’ont pas perdu l’espoir d’être meilleurs qu’ils ne l’étaient.

C’est pour cela qu’ils sont des guerriers de la lumière. Parce qu’ils se trompent. Parce qu’ils s’interrogent. Parce qu’ils cherchent une raison – et ils vont certainement la trouver.

Édition nº 192 – La seconde chance

Les Sibylles, des sorcières capables de prévoir l’avenir, vivaient à Rome dans l’Antiquité. Un beau jour, l’une d’elles se présenta au palais de l’empereur Tibère avec neuf livres ; elle annonça qu’ils contenaient l’avenir de l’Empire et réclama dix talents d’or pour les textes. Tibère trouva que c’était très cher et ne voulut pas acheter.

La sibylle sortit, brûla trois livres et revint avec les six restants. « Cela fait dix talents d’or », dit-elle. Tibère rit, et il la renvoya ; comment osait-elle vendre six livres au même prix que neuf ?

La sibylle brûla encore trois livres et revint vers Tibère avec les trois derniers volumes : « Ils coûtent toujours dix talents d’or. » Intrigué, Tibère finit par acheter les trois volumes, et ne put lire qu’une petite partie de l’avenir.

Je racontais cette histoire à Monica, mon agent et amie, tandis que nous nous rendions en voiture au Portugal. Quand j’ai terminé, je me suis rendu compte que nous passions par Ciudad Rodrigo, à la frontière espagnole. Là, quatre ans auparavant, un livre m’avait été offert, et je ne l’avais pas acheté.

Lors du premier voyage pour la divulgation de mes livres en Europe, j’avais décidé de déjeuner dans cette ville. Ensuite, j’étais allé visiter la cathédrale, et j’avais rencontré un prêtre. « Voyez comme le soleil de l’après-midi rend tout plus beau à l’intérieur », dit-il. Ce commentaire m’avait plu, nous avions parlé un peu, et il m’avait guidé dans les autels, les cloîtres et les jardins intérieurs du temple. À la fin, il m’avait offert un livre qu’il avait écrit au sujet de l’église, mais je n’avais pas voulu l’acheter. Quand je suis sorti, je me suis senti coupable ; je suis écrivain, et j’étais en Europe pour essayer de vendre mon travail – pourquoi ne pas acheter le livre du prêtre, par solidarité ? Et puis j’avais oublié l’épisode, jusqu’à ce moment.

J’ai arrêté la voiture ; ce n’était pas par hasard que je m’étais souvenu de l’histoire des livres sibyllins. Nous avons marché vers la place en face de l’église, où une femme regardait le ciel.

« Bonsoir. Je suis venu ici voir un prêtre qui a écrit un livre au sujet de l’église.

– Le père, qui s’appelait Stanislau, est mort il y a un an », a-t-elle répondu.

J’ai senti une immense tristesse. Pourquoi n’avais-je pas donné au père Stanislau la même joie que je ressentais quand je voyais quelqu’un avec un de mes livres ?

« C’était l’un des hommes les plus généreux que j’aie connus, a poursuivi la femme. Il venait d’une famille modeste, mais il était devenu expert en archéologie ; il m’a aidée à obtenir pour mon fils une bourse au collège. »

Je lui ai raconté ce que je faisais là.

« Ne vous culpabilisez pas inutilement, mon enfant, a-t-elle dit. Retournez visiter la cathédrale. »

J’ai pensé que c’était un signe, et j’ai suivi son conseil. Il y avait seulement un prêtre dans un confessionnal, attendant les fidèles qui ne venaient pas. Il m’a prié de m’agenouiller, mais j’ai dit que je n’étais là que pour acheter un livre sur cette église, écrit par un homme du nom de Stanislau.

Les yeux du prêtre ont se sont éclairés. Il est sorti du confessionnal et il est revenu quelques minutes plus tard avec un exemplaire.

« Quelle joie que vous soyez venu seulement pour cela ! a-t-il dit. Je suis le frère du père Stanislau, et cela me remplit de fierté ! Il doit être au ciel, content de voir que son travail a de l’importance ! »

J’ai payé le livre, je l’ai remercié, il m’a donné l’accolade. Alors que je sortais déjà, j’ai entendu sa voix.

« Voyez comme le soleil de l’après-midi rend tout plus beau à l’intérieur ! » a-t-il dit.

C’étaient les mots que le père Stanislau m’avait adressés quatre ans plus tôt. Il y a toujours une seconde chance dans la vie.