Édition nº 179 – Première vertu cardinale : la foi

Nous avons d’abord parlé dans cet espace des sept péchés capitaux. Cette série a eu une immense répercussion chez les lecteurs, ce qui m’a fait très plaisir. Mais les sept vertus cardinales ?

Les péchés précèdent les vertus. Comme le dit un grand sage, celui qui n’a pas péché n’a aucun mérite í  íªtre vertueux, parce qu’il n’a vaincu aucune tentation. La plupart des saints hommes, quelle que soit leur religion, ont mené généralement une vie dissolue ou apathique avant de se consacrer í  la quíªte spirituelle.

Alors, une fois terminée la série des péchés, et en suivant la logique du chemin de la Lumière, nous consacrerons les prochaines colonnes aux sept vertus cardinales en commení§ant par la Foi. Elles dérivent de la somme de trois vertus théologiques, auxquelles s’en ajoutent quatre fondées sur Platon, qui ont été adaptées par saint Augustin et saint Thomas d’Aquin (en ce qui concerne les quatre vertus complémentaires, il y a beaucoup de divergences, j’ai donc décidé de choisir la liste la plus conventionnelle).

Selon le dictionnaire : du latin fides, confiance, s. f., croyance religieuse ; certitude au sujet de quelqu’un ou de quelque chose ; fermeté dans l’exécution d’un engagement ; crédit ; confiance ; intention ; vertu théologale.

Selon Jésus-Christ : Alors les apí´tres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi. » Le Seigneur répondit : « Si vraiment vous avez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous diriez í  ce sycomore : Déracine-toi et va te planter dans la mer, et il vous obéirait. » (Luc, 17, 5-6).

Selon le bouddhisme : « Nous sommes ce que nous pensons. Par la pensée, nous construisons et détruisons le monde.

Nous sommes ce que nous pensons. Votre imagination peut vous causer plus de tort que votre pire ennemi.

Mais une fois que vous contrí´lez vos pensées, personne ne peut autant vous aider, pas míªme votre père ou votre mère. » (Extrait du Dhammapada, collection de quelques-uns des principaux enseignements du Bouddha).

Pour l’Islam : « Comment purifions-nous le monde ? », demanda un disciple.

Ibn al-Husayn répondit : « Il y avait í  Damas un cheik du nom d’Abu Musa al-Qumasi. Il était honoré de tous pour sa sagesse, mais personne ne savait s’il était un homme bon. Un soir, un défaut dans la construction fit s’écrouler la maison oí¹ le cheik vivait avec sa femme. Les voisins, désespérés, commencèrent í  fouiller les ruines. í€ un moment donné, ils parvinrent í  localiser l’épouse.

« Elle s’écria : “Laissez-moi. Sauvez d’abord mon mari, qui était assis plus ou moins lí -bas.” Les voisins remuèrent les débris í  l’endroit indiqué, et ils trouvèrent le cheik. Celui-ci déclara : “Laissez-moi. Sauvez d’abord ma femme, qui était couchée plus ou moins lí -bas.”

« Quand quelqu’un agit comme ce couple, il purifie le monde entier í  travers sa foi en la vie et en l’amour. »

La foi dans le refus de la réalité : « Il y a un an, j’ai fait un discours sur un porte-avions, disant que nous avions réussi í  atteindre un objectif important, accompli une mission, qui était le renversement de Saddam Hussein. Résultat, il n’y a plus de chambres de torture, ou de fosses communes. » (George W. Bush, 30 avril 2004. Au cours du míªme mois, le monde allait voir les photos de torture dans la prison d’Abou Ghraib, et les exécutions collectives de la guerre civile entre chiites et sunnites continuent au moment oí¹ j’écris cette colonne.)

Selon le rabbin Nachman de Bratzlava. Un disciple alla voir le rabbin et déclara : « Je ne parviens pas í  parler avec le Seigneur.

– Cela arrive souvent, répondit Nachman. Nous sentons que notre bouche est scellée, ou que les mots ne viennent pas. Mais le simple fait de faire un effort pour surmonter cette situation est déjí  une attitude bénéfique.

– Mais ce n’est pas suffisant.

– Vous avez raison. Dans ces moments-lí , ce qu’il faut faire, c’est se tourner vers le ciel et dire : “Tout-Puissant, je suis tellement loin de Toi que je ne peux míªme pas croire en ma voix.” Parce que, en vérité, le Seigneur écoute et répond toujours. C’est nous qui ne pouvons pas parler, de peur qu’Il ne nous príªte pas attention. »

Quand les anges parlent

Quand les anges parlent

Personne n’est courageux tout le temps. L’inconnu est un défi constant et la peur fait partie du voyage.

Que faire ? Parlez-vous. Parlez tout seul. Parlez-vous, míªme si les autres croient que vous íªtes devenu fou. í€ mesure que nous parlons, une force intérieure nous donne l’assurance de surmonter les obstacles qu’il nous faut vaincre. Nous apprenons les leí§ons des défaites que nous subirons inévitablement. Et nous nous préparons aux nombreuses victoires qui feront partie de notre vie.

Et parmi nous, ceux qui ont cette habitude (je suis des leurs) savent qu’ils ne parlent jamais seuls ; l’ange gardien est lí , qui écoute et nous aide í  réfléchir. Suivent quelques histoires sur les anges.

La conversation au ciel

Abd Mubarak se rendait í  La Mecque, quand il ríªva une nuit qu’il était au ciel. Lí -haut, il entendit deux anges qui conversaient.

« Combien de pèlerins sont venus cette année dans la ville sainte ? demanda l’un.

– Six cent mille, répondit l’autre.

– Et, de tous ceux-lí , combien ont vu leur pèlerinage approuvé ?

– Aucun. Cependant, il y a í  Bagdad un cordonnier du nom d’Ali Mufiq ; il n’a pas fait le voyage, mais son pèlerinage a été approuvé et ses grí¢ces ont bénéficié aux six cent mille pèlerins. »

Quand il se réveilla, Abd Mubarak se rendit í  la cordonnerie de Mufiq et il lui raconta son ríªve.

« Au prix de grands sacrifices, j’avais réussi í  rassembler 350 pièces, dit en pleurant le cordonnier. Mais au moment de partir pour La Mecque, j’ai découvert que mes voisins avaient faim. Je leur ai distribué l’argent, sacrifiant mon pèlerinage. »

Le mendiant et le moine

Un moine méditait dans le désert, quand un mendiant s’approcha de lui :

« J’ai faim. »

Le moine – qui était presque en parfaite harmonie avec le monde spirituel – ne répondit pas.

« J’ai besoin de manger, insista le mendiant.

– Va jusqu’í  la ville et demande aux autres. Ne vois-tu pas que tu me déranges ? J’essaie de communiquer avec les anges.

– Dieu s’est mis au-dessous de l’homme, il lui a lavé les pieds, il a donné sa vie, et personne ne l’a reconnu, répondit le mendiant. Celui qui dit aimer Dieu – qu’il ne voit pas – et oublie son frère – qu’il voit – est un menteur. »

Et le mendiant se transforma en ange.

« Dommage, tu avais presque réussi », déclara-t-il avant de partir.

Condamner son frère

L’abbé Isaac de Thèbes était en prière dans le patio du monastère, quand il vit un moine commettre un péché. Furieux, il interrompit sa prière et blí¢ma le pécheur.

Le soir, un ange l’empíªcha de retourner dans sa cellule, disant : « Tu as condamné ton frère, mais tu n’as pas dit quel chí¢timent nous devions appliquer ; les souffrances de l’enfer ? une maladie terrible dans cette vie ? des tourments dans sa famille ? »

Isaac s’agenouilla et demanda pardon : « J’ai lancé des mots en l’air, et un ange les a entendus. J’ai péché par manque de responsabilité dans mes propos. Oublie ma colère, Seigneur, et fais que je sois plus prudent quand je juge mon prochain. »

Édition nº 177 – Pourquoi les femmes pensent que nous les aimons

Dans ce cas, le titre de la newsletter est impropre. Comme dans le Guerrier de la Lumière Online précédent j’ai dit que je me refusais í  écrire sur les raisons pour lesquelles les hommes aiment les femmes (je serais considéré comme un écrivain sud-américain machiste qui méprise les mouvements de libération du sexe opposé), une lectrice du nom de Julia a décidé de le faire pour moi. Ainsi, nous avons la version féminine de la raison pour laquelle nous aimons les femmes. Évidemment, je ne suis pas d’accord avec tout í§a, mais ceci est une tribune (relativement) libre. Lisons ce que Julia a í  nous raconter:

Nous les hommes, nous aimons les femmes parce qu’elles se prennent encore pour des adolescentes, míªme quand elles vieillissent.

Parce qu’elles sourient chaque fois qu’elles passent pour une enfant.

Parce qu’elles marchent droit dans les rues, regardant toujours devant elles, et ne se retournent jamais pour remercier ou rendre un sourire et un compliment que nous avons envoyé sur leur passage.

Parce qu’au lit elles sont audacieuses, non pas parce qu’elles ont une nature perverse, mais parce qu’elles désirent nous faire plaisir.

Parce qu’elles font tout ce qu’il faut pour que la maison soit parfaitement rangée et n’attendent jamais de reconnaissance pour leur travail.

Parce qu’elles ne lisent pas de revues pornographiques.

Parce qu’elles se sacrifient sans se plaindre au nom de l’idéal de beauté, affrontant les épilations, les injections de Botox, des machines menaí§antes dans les salles de gymnastique.

Parce qu’elles préfèrent manger des salades.

Parce qu’elles dessinent et peignent leur visage avec la míªme concentration qu’un Michel-Ange travaillant í  la Chapelle Sixtine.

Parce que si elles veulent savoir quelque chose sur leur apparence, elles vont voir d’autres femmes et ne nous dérangent pas avec ce genre de question.

Parce qu’elles ont leurs manières propres de résoudre les problèmes, que nous ne comprenons jamais et qui nous rendent fous.

Parce qu’elles ont de la compassion et disent « je t’aime » précisément quand elles commencent í  moins nous aimer, pour compenser ce que nous ressentons et remarquons.

Parce qu’elles se plaignent parfois de choses que nous éprouvons aussi, comme des rhumes ou des douleurs rhumatismales, et c’est ainsi que nous comprenons qu’elles sont nos égales.

Parce qu’elles écrivent des romans d’amour.

Parce que pendant que nos armées envahissent d’autres pays, elles restent fermes dans leur guerre privée et inexplicable pour venir í  bout de tous les cafards du monde.

Parce qu’elles s’attendrissent quand elles écoutent les Rolling Stones chanter « Angie ».

Parce qu’elles sont capables d’aller travailler habillées comme des hommes, dans leurs petits costumes recherchés, alors qu’aucun homme n’a jamais osé en faire autant en portant des jupes.

Parce que dans les films – et seulement dans les films – elles ne prennent jamais un bain avant de faire l’amour avec leur partenaire.

Parce qu’elles arrivent toujours í  trouver un défaut convainquant quand disons qu’une autre femme est jolie, et de cette manière nous font douter de notre bon goí»t.

Parce qu’elles prennent vraiment au sérieux tout ce qui se passe dans la vie privée des célébrités.

Parce qu’elle savent feindre des orgasmes avec la míªme qualité artistique que la plus célèbre et talentueuse star de cinéma.

Parce qu’elles adorent les cocktails exotiques avec couleurs et ornements délicats, tandis que nous prenons notre whisky habituel.

Parce qu’elles ne perdent pas des heures í  se demander comment aborder le beau garí§on qui est monté dans l’autobus.

Parce que nous sommes venus d’elles, nous retournerons vers elles, et avant que cela arrive, nous passons notre vie í  tourner autour du corps et de l’esprit féminin.

Et j’ajoute : nous, les hommes, nous les aimons parce qu’elles sont des femmes. Tout simplement.

Édition nº 176 – Pourquoi nous aimons les hommes

Une de mes amies, Julia, m’a envoyé le texte qui suit. Quand j’ai tenté d’entrer en contact avec elle pour savoir si elle en était l’auteur, elle me dit: Mircea Cartarescu.

Je suis allé voir sur Internet et, savez-vous ce que j’ai découvert ? Il existe de nombreux groupes de discussion sur le sujet ! C’est-í -dire que, de nos jours, les femmes cherchent des raisons de tomber amoureuses du sexe opposé. En ma qualité d’homme en accord avec certaine de ces raisons, j’ai fait une liste fondée sur ce qu’elles disent :

Nous aimons les hommes parce qu’ils ne peuvent pas feindre un orgasme, míªme s’ils le voulaient.

Parce qu’ils ne nous comprendront jamais, et pourtant continuent d’essayer.

Parce qu’ils voient encore notre beauté, míªme quand nous n’y croyons plus.

Parce qu’ils comprennent les équations, la politique, les mathématiques, l’économie, et ne connaissent pas le cÅ“ur féminin.

Parce que nos amants se fatiguent seulement quand nous avons (ou feignons) du plaisir.

Parce qu’ils ont su élever le sport presque au niveau d’une religion.

Parce qu’ils n’ont jamais peur du noir.

Parce qu’ils persistent í  réparer des objets au-delí  de leur savoir-faire, s’y consacrent avec l’enthousiasme de l’adolescence et se désespèrent quand ils n’y arrivent pas.

Parce qu’ils sont comme les grenades: une grande partie est impossible í  digérer, mais les graines sont délicieuses.

Parce qu’ils ne font jamais de commentaires sur ce que peut penser le voisin.

Parce que nous savons toujours ce qu’ils pensent, et quand ils ouvrent la bouche, ils disent exactement ce que nous imaginions.

Parce qu’ils n’ont jamais songé í  se torturer avec des hauts talons.

Parce qu’ils adorent explorer notre corps et conquérir notre í¢me.

Parce qu’une gamine de 14 ans peut les faire taire et qu’une femme de 25 parvient í  les dominer sans grand effort.

Parce qu’ils sont toujours attirés par les extríªmes: opulents ou ascètes, guerriers ou moines, artistes ou généraux.

Parce qu’ils font leur possible et l’impossible pour tenter de dissimuler leurs fragilités.

Parce que la plus grande peur d’un homme est de n’íªtre pas un homme – ce qui ne passe jamais par la tíªte d’une femme (ne pas íªtre une femme).

Parce qu’ils finissent toujours la nourriture qui est dans leur assiette, et ne s’en sentent pas coupables.

Parce qu’ils trouvent une grí¢ce immense í  des sujets tout í  fait inintéressants, comme ce qui s’est passé au travail ou des marques de voiture.

Parce qu’ils sont dotés d’épaules au creux desquelles nous pouvons nous endormir sans grand effort.

Parce qu’ils sont en paix avec leur corps, excepté quelques petits soucis insignifiants concernant la calvitie et l’obésité.

Parce qu’ils affrontent les insectes avec un courage impressionnant.

Parce qu’ils ne mentent jamais sur leur í¢ge.

Parce que malgré toutes leurs démonstrations, ils ne peuvent pas vivre sans femme.

Parce que quand nous disons í  l’un d’eux « je t’aime », il nous demande toujours d’expliquer exactement comment.

Kristen, une lectrice, affirme que nous ne savons absolument rien de la nature féminine, et elle élabore la liste suivante:

1 – Nous, les femmes, nous sommes des détectives-nées. í€ nos yeux, tous les hommes sont suspects et leurs aventures seront finalement découvertes ; ce n’est qu’une question de temps.

2 – Míªme si nous ne sommes pas amoureuses de toi, entendre « je t’aime » nous met du baume í  l’í¢me. Et si tu ne le dis pas, nous le remarquerons et nous serons tristes.

3 – C’est la míªme chose pour « tu es jolie ». Il faut moins de deux secondes pour prononcer ces trois mots magiques, qui peuvent transformer nos cauchemars en vrais contes de fée.

4 – Si nous demandons quel víªtement nous devons mettre, ne sois pas ennuyé si nous décidons de porter exactement le contraire de ce que tu as choisi ; c’est dans notre nature.

5 – Dans une fíªte, nous pouvons scruter le salon en moins d’une minute, et savoir qui nous intéresse. Fais attention.

6 – Nous pensons au sexe aussi compulsivement que les hommes, ou míªme davantage. La seule différence, c’est que nous ne le montrons pas.

7 – Si nous n’acceptons pas immédiatement l’invitation í  dí®ner í  la première rencontre, ne t’inquiète pas ; nous avons besoin de quelques jours pour perdre les kilos en trop qui nous paraissent toujours détruire notre vie.

8 – Les femmes se souviennent toujours de tout. Si tu demandes quand nous nous sommes connus, aucune de nous ne dira : « dans une fíªte ». Nous dirons : « c’était un mardi, peu après un dí®ner oí¹ l’on a servi salade et bouillon de poule, tu portais une veste noire et tes chaussures étaient de telle marque, etcetera ».

9 – Nous avons beau savoir donner beaucoup d’amour, il y a sept jours pendant lesquels nous voulons rester loin de tout et de tous. Tu as deux options : t’attacher í  un poteau et attendre que l’orage passe, ou aller í  la bijouterie la plus proche et acheter un cadeau. Nous recommandons la seconde option.

10 – Nous avons autant de pouvoir de raisonnement qu’un homme. Mais nous n’avons pas besoin de le montrer, sinon tu perdrais confiance en toi. Les femmes qui l’ont fait ont fini seules.

11 – Nous adorons toute sorte de poil sur le corps masculin, bien que l’épilation soit notre torture favorite.

12 – Nous détestons faire l’amour quand nous n’en avons pas envie, mais nous le faisons tout de míªme et tu serais incapable de percevoir la différence.

12ª – Joue avec nos animaux domestiques et avec nos enfants, et nous jouerons avec toi. Ignore-les, et nous t’ignorerons aussi.

14 – Les femmes sont dotées d’une vue au rayon X. Nous pouvons regarder des yeux noirs, durs, et découvrir l’enfant qui se cache derrière. Nous pouvons fixer des yeux bleus angéliques et découvrir le démon qui s’y trouve. Nous savons quand les hommes font semblant de s’endormir de fatigue, ou – ce qui est plus évident – quand ils font semblant de ne pas dormir avec une autre.

15 – Toutes les femmes ne veulent pas un mariage et des enfants. Beaucoup ne désirent que des orgasmes et des animaux domestiques.

16 – La délicatesse, quand elle est naturelle, peut faire fondre nos cÅ“urs de pierre.

17 – Si nous avons un problème pour discuter avec toi, n’essaie pas de nous donner la solution, nous l’avons déjí . Ce n’est qu’un prétexte pour empíªcher que la relation ne s’achève dans l’ennui.

Édition nº 175 : Les deux gouttes d’huile

En haut de la petite ville de Tarifa se trouve un vieux fort construit par les Maures. Je me souviens de m’íªtre assis lí  avec ma femme Christina, en 1982, et d’avoir regardé pour la première fois un continent de l’autre cí´té du détroit : l’Afrique. í€ ce moment-lí , je ne pouvais pas songer que cet instant de paresse en fin d’après-midi inspirerait une scène de mon livre le plus célèbre, l’Alchimiste. Je ne pouvais pas non plus imaginer que l’histoire qui suit, entendue dans la voiture, serait un excellent exemple pour nous tous qui cherchons l’équilibre entre la rigueur et la compassion.

Un certain marchand envoya son fils apprendre le Secret du Bonheur avec le plus sage de tous les hommes. Le garí§on marcha quarante jours dans le désert, et il arriva í  un beau chí¢teau, en haut d’une montagne. Le Sage que le garí§on cherchait vivait lí .

Mais au lieu de rencontrer un saint homme, notre héros entra dans un salon oí¹ se déroulait une activité intense ; des marchands entraient et sortaient, des gens discutaient dans les coins, un petit orchestre jouait de douces mélodies, et il y avait une table abondamment garnie des plats les plus délicieux de cette région du monde.

Le Sage parlait avec tout le monde, et le garí§on dut attendre deux heures que vienne son tour.

Très patiemment, il écouta attentivement le garí§on lui annoncer le motif de sa visite, mais il lui dit qu’il n’avait pas le temps alors de lui expliquer le Secret du Bonheur.

Il lui suggéra d’aller faire un tour dans son palais et de revenir deux heures plus tard.

« Cependant, je veux vous demander une faveur, poursuivit-il, remettant au garí§on une cuiller í  thé, dans laquelle il versa deux gouttes d’huile. Pendant votre promenade, tenez cette cuiller sans laisser l’huile se renverser. »

Le garí§on commení§a í  monter et descendre les escaliers du palais, gardant toujours les yeux fixés sur la cuiller. Au bout de deux heures, il retourna auprès du Sage.

« Alors, demanda ce dernier, avez-vous vu les tapisseries persanes qui sont dans ma salle í  manger ? Avez-vous vu le jardin que le Maí®tre des Jardiniers a mis dix ans í  créer ? Avez-vous découvert les beaux parchemins dans ma bibliothèque ? »

Le garí§on avoua, honteux, qu’il n’avait rien vu. Son seul souci était de ne pas renverser les gouttes d’huile que le Sage lui avait confiées.

« Alors, retournez voir les merveilles de mon univers, déclara le Sage. Vous ne pouvez pas faire confiance í  un homme si vous ne connaissez pas sa maison. »

Tranquillisé, le garí§on prit la cuiller et retourna se promener dans le palais, observant cette fois toutes les Å“uvres d’art accrochées au plafond et aux murs. Il vit les jardins, les montagnes autour, la délicatesse des fleurs, le raffinement avec lequel chaque Å“uvre d’art était mise í  sa place. De retour auprès du Sage, il rapporta dans les moindres détails tout ce qu’il avait vu.

« Mais oí¹ sont les deux gouttes d’huile que je vous avais confiées ? » s’enquit le Sage.

Regardant la cuiller, le garí§on comprit qu’il les avait renversées.

« Voici donc le seul conseil que j’ai í  vous donner, dit le plus Sage des Sages. Le secret du bonheur consiste í  regarder toutes les merveilles du monde et ne jamais oublier les deux gouttes d’huile dans la cuiller. »

Édition nº 174 : Le guerrier de la lumière et le renoncement

« Dans toute activité, il est indispensable de savoir í  quoi l’on doit s’attendre, quels sont les moyens d’atteindre l’objectif et l’aptitude que nous avons pour la tí¢che proposée.

« Seul celui qui, ainsi équipé, ne ressent aucun désir pour les résultats et reste absorbé dans le combat peut dire qu’il a renoncé aux fruits de la conquíªte.

« On peut renoncer au fruit, mais ce renoncement ne signifie pas que l’on est indifférent au résultat. »

Cette stratégie est celle du Mahatma Gandhi. Le guerrier de la lumière l’écoute avec respect et il ne se laisse pas troubler par des gens qui, incapables de parvenir au moindre résultat, passent leur temps í  príªcher le renoncement.

Renoncer í  la vengeance

Le guerrier de la lumière a une épée dans les mains. C’est lui qui décide de ce qu’il fera ou ne fera en aucune circonstance. Il y a des moments oí¹ la vie le conduit í  une crise : il est forcé de se séparer de choses qu’il a toujours aimées.

Alors le guerrier réfléchit. Il se demande s’il accomplit la volonté de Dieu ou s’il agit par égoí¯sme. Si la séparation était vraiment sur son chemin, il l’accepte sans se plaindre.

Mais si elle a été provoquée par la perversité d’autrui, il se montre implacable dans sa réponse.

Le guerrier possède l’art du coup et l’art du pardon. Il sait user de l’un et de l’autre avec la míªme habileté.

Renoncer í  la provocation

Le lutteur expérimenté supporte les insultes ; il connaí®t la force de son poing, l’habileté de ses coups. Face í  l’adversaire mal préparé, il le contemple simplement et lui montre la puissance de son regard. Il gagne sans avoir besoin de porter la lutte sur le plan physique.

í€ mesure que le guerrier apprend avec son maí®tre en spiritualité, la lumière de la foi brille dans ses yeux et il n’a rien í  prouver í  personne. Peu importe les arguments agressifs de l’adversaire – disant que Dieu est superstition, que les miracles sont truqués, que croire aux anges c’est fuir la réalité.

Comme le lutteur, le guerrier de la lumière connaí®t son immense force ; et il ne lutte jamais avec quelqu’un qui ne mérite pas l’honneur du combat.

Renoncer au temps

Le guerrier de la lumière écoute Lao-tseu lorsqu’il dit que nous devons nous détacher de l’idée des jours et des heures et íªtre de plus en plus attentifs í  la minute.

Ainsi seulement, il parvient í  résoudre certains problèmes avant qu’ils ne surviennent. En étant vigilant aux petites choses, il réussit í  se protéger des grandes calamités.

Mais penser aux petites choses ne signifie pas penser petit. Le guerrier sait qu’un grand ríªve est formé de nombreux éléments, de míªme que la lumière du soleil est la somme des millions de rayons qui la composent.

Renoncer au confort

Le guerrier de la lumière contemple les deux colonnes qui entourent la porte qu’il prétend ouvrir. L’une s’appelle Peur, l’autre s’appelle Désir.

Le guerrier regarde la colonne de la Peur, et lí  il est écrit : « Tu vas entrer dans un monde inconnu et dangereux, oí¹ tout ce que tu as appris jusqu’í  présent ne te servira í  rien. »

Le guerrier regarde la colonne du Désir, et lí  il est écrit : « Tu vas quitter un monde connu, oí¹ sont conservées les choses que tu as toujours aimées et pour lesquelles tu as tant lutté. »

Le guerrier sourit parce qu’il n’est rien qui lui fasse peur, ni rien qui le retienne. Avec l’assurance de quelqu’un qui sait ce qu’il veut, il ouvre la porte.

Édition nº 173 : Dans la ronde du temps

Je m’étais proposé de publier ici dans cet espace, une fois par an, des textes de Carlos Castañeda, un anthropologue qui a marqué ma génération par les récits de ses rencontres avec des sorciers mexicains. Par manque d’espace, je ne le fais plus depuis 2004. Aujourd’hui j’ai pensé en me réveillant : Castañeda, malgré tous ses critiques et tout son travail qui plus tard m’a paru très désordonné, ne doit pas íªtre oublié. Voici donc, revues, quelques-unes de ses réflexions :

L’intention est le plus important : pour les anciens sorciers du Mexique, l’intention (intento) est une force qui intervient dans tous les aspects du temps et de l’espace. Pour pouvoir utiliser et manipuler cette force, il est indispensable d’avoir un comportement impeccable. Le but d’un guerrier est de pouvoir lever la tíªte au-delí  du sillon oí¹ il se trouve confiné, regarder autour de lui et modifier ce qu’il désire. Pour cela, il a besoin de discipline et d’une attention totale.

Rien n’est facile
: rien dans ce monde n’est offert, tout doit s’apprendre avec beaucoup d’efforts. Un homme qui va í  la recherche de la connaissance doit avoir le míªme comportement qu’un soldat qui va í  la guerre : bien éveillé, avec la peur, le respect et une confiance absolue. S’il respecte ces conditions, il peut perdre une bataille ou une autre, mais jamais il ne se lamentera sur son destin.

La peur est naturelle : la peur de la liberté que nous apporte la connaissance est absolument naturelle ; mais aussi terrible que soit l’apprentissage, il est pire de vivre sans sagesse.

L’irritation est inutile : nous irriter contre les autres, cela signifie leur donner le pouvoir d’intervenir dans nos vies. Il est impératif de laisser de cí´té ce sentiment. Les actes d’autrui ne peuvent en aucune manière nous détourner de notre seule possibilité dans la vie : la rencontre avec l’infini.

La fin est une alliée : quand les choses commencent í  devenir confuses, le guerrier pense í  sa mort, et immédiatement il retrouve son esprit. La mort est partout. Nous pouvons la comparer aux phares d’une voiture qui nous suit sur une route sinueuse ; quelquefois nous les perdons de vue, quelquefois ils apparaissent trop près, quelquefois les lumières s’éteignent. Mais cette voiture imaginaire ne s’arríªte jamais (et un jour, elle nous frappe). Seule l’idée de la mort donne í  l’homme le détachement suffisant pour aller de l’avant, malgré toutes les embí»ches. Un homme qui sait que la mort se rapproche tous les jours goí»te í  tout, mais sans anxiété.

Le présent est unique : un guerrier sait attendre parce qu’il sait ce qui l’attend. Et pendant qu’il attend, il ne désire rien, ainsi, quoi qu’il reí§oive, aussi peu que ce soit, est une bénédiction. L’homme ordinaire se soucie trop d’aimer les autres, ou d’en íªtre aimé. Un guerrier sait ce qu’il désire, et c’est tout dans sa vie (et c’est lí  qu’il concentre toute son énergie). L’homme ordinaire gí¢che le présent parce qu’il agit en gagnant ou en perdant, et selon les résultats, il se transforme en persécuteur ou en victime. Le guerrier, de son cí´té, se préoccupe seulement de ses actes, qui le conduiront í  l’objectif qu’il s’est tracé.

L’intention est transparente : l’intention (intento) n’est pas une pensée, ni un objet, ni un désir. C’est ce qui fait triompher un homme dans ses objectifs et se relever míªme quand il s’est déjí  abandonné í  la défaite. L’intention est plus forte que l’homme.

La bataille est toujours la dernière : l’esprit du guerrier ne se plaint de rien, parce qu’il n’est pas né pour gagner ou perdre. Il est né pour lutter et chaque bataille est la dernière qu’il mène sur la Terre. Alors, le guerrier laisse toujours son esprit libre, et quand il se livre au combat, sachant que son intention est transparente, il rit et s’amuse.

Édition nº 172 : Entre le ciel et l’enfer

Le repaire des pécheurs

Le rabbin Wolf entra par hasard dans un bar ; quelques personnes buvaient, d’autres jouaient aux cartes, et l’atmosphère semblait chargée.

Le rabbin sortit sans aucun commentaire ; un jeune homme le suivit.

« Je sais que ce que vous venez de voir ne vous a pas plu, dit le garí§on. Cet endroit est le repaire des pécheurs.

– Ce que j’ai vu m’a plu, répondit Wolf. Ce sont des hommes qui apprennent í  tout perdre. Quand ils n’auront plus rien de matériel dans ce monde, il ne leur restera qu’í  se tourner vers Dieu. Et, í  partir de ce moment-lí , ils feront d’excellents esclaves. »

Le Bouddha et le démon

Le démon dit au Bouddha :

« Il n’est pas facile d’íªtre le diable. Quand je parle, je dois me servir d’énigmes, pour que les gens ne sentent pas la tentation. Je dois toujours paraí®tre malin et intelligent, pour que l’on m’admire. Je dépense beaucoup d’énergie pour convaincre quelques rares disciples que l’enfer est le plus intéressant. Je suis vieux, je veux vous transmettre mes élèves. »

Le Bouddha savait que c’était un piège : s’il acceptait la proposition, il se transformerait en démon, et le démon deviendrait Bouddha.

« Vous croyez que c’est amusant d’íªtre le Bouddha ? répondit-il. Outre que je dois faire les míªmes choses que vous, je dois encore supporter ce que mes disciples font avec moi ! Ils mettent sur mes lèvres des mots que je n’ai pas prononcés, ils se font payer pour mes enseignements et ils exigent que je sois sage tout le temps ! Vous ne supporteriez jamais une vie comme celle-lí  ! »

Le diable fut convaincu que ce changement de rí´le était vraiment une mauvaise affaire, et le Bouddha échappa í  la tentation.

Le ciel et l’enfer

Un samouraí¯ violent qui avait la réputation de chercher querelle sans raison arriva aux portes du monastère zen et demanda í  parler au maí®tre.

Sans hésiter, Ryokan alla í  sa rencontre.

« On prétend que l’intelligence est plus puissante que la force, déclara le samouraí¯. Pourriez-vous m’expliquer ce que sont le ciel et l’enfer ? »

Ryokan resta muet.

« Vous avez vu ? vociféra le samouraí¯. Moi, je pourrais expliquer í§a très facilement : pour montrer ce qu’est l’enfer, il suffit de donner une correction í  quelqu’un. Pour montrer ce qu’est le ciel, il suffit de le laisser s’enfuir, après l’avoir menacé brutalement.

– Je ne discute pas avec des gens stupides comme vous, commenta le maí®tre zen. »

Le sang du samouraí¯ lui monta í  la tíªte. La haine lui brouilla l’esprit.

« C’est cela l’enfer, dit Ryokan en souriant. Se laisser provoquer par des sottises. »

Déconcerté par le courage du moine, le guerrier se détendit.

« C’est cela le ciel, termina Ryokan, l’invitant í  entrer. Ne pas accepter des provocations grotesques. »

Le sacrifice et la bénédiction

Un homme fit la promesse de porter une croix jusqu’au sommet d’un mont si un de ses désirs était exaucé.

Dieu lui accorda ce qu’il demandait.

Il fit fabriquer la croix et se mit en marche. Au bout de plusieurs jours, il trouva que la croix pesait plus lourd qu’il ne l’avait supposé et, í  l’aide d’une scie qu’il avait empruntée, il coupa une bonne partie du bois. En arrivant au sommet du mont, il constata que, séparée par une crevasse dans la terre, il y avait une autre montagne.

Tout y était paix et tranquillité, mais un pont était indispensable pour l’atteindre.

Il tenta de se servir de la croix, mais elle était trop courte.

Il s’aperí§ut alors que le morceau qu’il avait coupé était exactement ce qui manquait pour qu’il puisse traverser cet abí®me.

Autre histoire au sujet de la croix

Dans un village d’Ombrie, en Italie, il y avait un homme qui se lamentait sur son sort. Il était chrétien et il trouvait sa croix très lourde í  porter.

Un soir, avant de s’endormir, il pria pour que Dieu lui permí®t d’échanger son fardeau.

La nuit, il fit un ríªve ; le Seigneur le conduisait dans un dépí´t. « Tu peux l’échanger », disait-il. L’homme vit des croix de toutes les tailles et de tous les poids, avec les noms de leurs propriétaires. Il choisit une croix moyenne, mais, y voyant gravé le nom d’un ami, il la laissa de cí´té.

Enfin, comme Dieu l’avait permis, il choisit la plus petite croix qu’il trouva.

Surpris, il vit gravé sur celle-lí  son propre nom.

Le gourou de Mysore

Il y avait í  Mysore, en Inde, un célèbre gourou. Il parvint í  réunir un bon nombre d’adeptes et répandit généreusement sa sagesse.

Entre deux í¢ges, il contracta la malaria. Mais il continuait d’accomplir religieusement son rituel : il prenait son bain le matin, donnait ses leí§ons í  midi et priait l’après-midi, dans le temple.

Quand la fièvre et les tremblements l’empíªchaient de se concentrer, il retirait la partie supérieure de son víªtement et la jetait dans un coin. Son pouvoir était si grand que le víªtement continuait í  trembler – tandis que l’homme, libéré des contractions, pouvait faire ses prières calmement.

í€ la fin, il remettait le víªtement et les symptí´mes revenaient.

« Pourquoi n’abandonnez-vous pas une bonne fois ce víªtement pour vous délivrer de la maladie ? demanda un journaliste qui avait assisté au miracle.

– C’est déjí  une bénédiction de pouvoir faire ce que je dois faire, répondit l’homme. Le reste fait partie de la vie ; ce serait une lí¢cheté de ne pas l’accepter. »
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Édition nº 171 : L’acte d’écrire – le texte (final)

Dans le numéro précédent du Guerrier de la Lumière Online, j’ai parlé de la lecture, du stylo et du mot. Je termine ici par quelques réflexions sur le texte final.

En premier lieu, je répète ce que j’ai dit précédemment : n’importe qui a toujours une bonne histoire í  raconter, et partager un peu de son expérience avec les autres fait partie de la condition humaine. On me demandera peut-íªtre : et la maison d’édition ? Comment publier ces expériences ?

En réalité, il existe de nos jours de nombreuses plateformes pour cela (Internet ou le journal du coin, par exemple) et il y aura toujours quelqu’un qui s’intéressera í  ce que vous écrivez. Mais míªme si ce n’est pas le cas, écrivez pour le plaisir d’écrire.

í€ mesure que le stylo trace les mots sur le papier, vos angoisses disparaissent, et vos joies demeurent. Pour cela, il faut avoir le courage de regarder au fond de vous, de porter ce que vous voyez jusqu’au monde extérieur, et avoir plus de courage encore pour savoir qu’un jour, ce que vous avez écrit pourra (et devra) íªtre lu par quelqu’un.

Et si c’était quelque chose de très intime ?

Ne vous en faites pas. Il y a des milliers d’années, Salomon a écrit les mots suivants : « Ce qui a été, c’est ce qui sera, ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera : rien de nouveau sous le soleil. » (L’Ecclésiaste, 1-9).

Autrement dit, s’il n’y avait rien de nouveau il y a des milliers d’années, imaginez maintenant ! Nos sentiments de joie et d’angoisse sont toujours les míªmes, et nous ne devons pas les cacher. Et míªme s’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, il demeure nécessaire de traduire tout cela pour nous-míªmes et pour notre génération.

Jorge Luis Borges a dit un jour qu’il n’y avait vraiment que quatre histoires í  raconter :

A] une histoire d’amour entre deux personnes,

B] une histoire d’amour entre trois personnes,

C] la lutte pour le pouvoir,

D] un voyage.

Pourtant, depuis des siècles, les hommes et les femmes continuent de raconter ces histoires, et il est temps pour vous de faire la míªme chose. í€ travers l’art de l’écriture, vous allez entrer en contact avec votre univers inconnu et vous finirez par vous sentir un íªtre humain beaucoup plus capable que vous ne le pensiez.

Le míªme mot peut se lire de manière différente. Écrivez mille fois « amour », par exemple, et chaque fois le sentiment sera différent.
Une fois que les lettres, les mots et les phrases sont tracés sur le papier, la tension nécessaire pour que cela se produise n’a plus de raison d’exister.

Alors, la main qui les a écrits se repose, et le cÅ“ur de celui qui a osé partager ses sentiments sourit.

Celui qui passe í  cí´té d’un écrivain qui vient de finir un texte trouve qu’il a le regard vide et semble distrait.

Mais lui – lui seul – sait qu’il a risqué beaucoup, réussi í  développer son instinct, gardé son élégance et sa concentration pendant tout le processus ; il peut maintenant s’offrir le luxe de sentir la présence de l’univers, et il verra que son action était juste et méritée. Ses proches amis savent que sa pensée a changé de dimension, elle est maintenant en contact avec tout l’univers : elle continue í  travailler, apprenant tout ce que ce texte a apporté de positif, corrigeant les erreurs éventuelles, acceptant ses qualités.

Écrire est un acte de courage. Mais cela vaut la peine de prendre le risque.

Et les critiques ?

Lisez des biographies : personne n’y a échappé, quel que soit le domaine. De James Joyce, qui a été considéré par le respectable The Times comme un pervers, í  Orson Welles, le génie du cinéma, qu’Umberto Eco appelle un médiocre.

Ne vous arríªtez pas lí . Parce qu’il incombe aux écrivains d’écrire, aux lecteurs de lire, et aux critiques de critiquer. Inverser cette liste serait, au minimum, déconseillé. Tous les jours ou presque, je reí§ois un courriel de quelqu’un qui se sent personnellement attaqué quand il voit un propos négatif í  mon sujet dans la presse.

Je le remercie pour sa solidarité, mais j’explique que cela fait partie du jeu. Je suis critiqué depuis que j’ai écrit l’Alchimiste (Le Pèlerin de Compostelle est passé relativement inaperí§u dans la presse, sauf pour des reportages qui parlaient de l’écrivain, mais ne faisaient presque jamais allusion au contenu du livre).

J’ai vu beaucoup d’écrivains qui ont un énorme succès public, mais se faisant inévitablement lapider par la critique, partent dans deux directions. La première consiste í  ne plus parvenir í  publier aucun livre : ce fut le cas de Patrick Suskind, avec Le Parfum. í€ l’époque, son éditeur (qui est aussi le mien en Allemagne) a publié deux pages entières dans les journaux locaux – sur l’une, la critique détestant le livre, et sur l’autre les libraires affirmant qu’ils l’adoraient. Le Parfum est devenu l’un des plus grands succès de librairie de tous les temps. Ensuite, Suskind a publié un recueil de textes, deux livres qu’il avait écrits avant son grand succès, et il a quitté la scène.

Dans le second cas, les écrivains sont intimidés et ils tentent de plaire í  la critique au lancement suivant. Susanna Tamaro avait été formidablement applaudie par le public (et reí§u une avalanche d’attaques de la part de la critique) avec Va oí¹ ton cÅ“ur te porte. Dans son livre suivant, Anima Mundi, très attendu par les lecteurs, elle a remplacé la poésie simple et merveilleuse du titre précédent par une complexité qui lui a fait perdre ses lecteurs fidèles sans pour autant plaire aux critiques.

L’autre exemple est Jostein Gaarder. Le Monde de Sophie a connu un succès planétaire, parce qu’il s’attaquait í  l’histoire de la philosophie d’une manière directe et agréable. Mais ni les critiques, ni les philosophes n’ont apprécié. Gaarder a commencé í  compliquer son langage, et il a fini par íªtre abandonné par les lecteurs, tout en continuant í  íªtre détesté par les critiques.

Apparemment, dans les paragraphes précédents, j’ai commencé í  juger moi aussi. Pourquoi ? Critiquer est très facile – ce qui est difficile, c’est d’écrire des livres.

Dans Le Zahir, le personnage principal (un écrivain brésilien célèbre) affirme qu’il peut deviner exactement ce qui sera dit au sujet de son nouveau livre qui n’est pas encore sorti : « Une fois de plus, dans les temps tumultueux que nous sommes en train de vivre, l’auteur nous fait fuir la réalité. » « L’auteur a découvert le secret du succès-marketing. »

De míªme que le personnage principal du Zahir, je ne me trompe jamais. J’ai fait un pari avec un journaliste brésilien, et je suis tombé dans le mille.

Je termine cette colonne par une phrase du dramaturge irlandais Brendan Behan :

« Les critiques sont comme des eunuques dans un harem. Théoriquement ils savent quelle est la meilleure manière de faire, mais ils ne peuvent pas aller plus loin. »

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Édition nº 170 : L’acte d’écrire

« Il existe deux sortes d’écrivains : ceux qui font réfléchir et ceux qui font ríªver », dit Brian Aldiss, qui m’a fait ríªver très longtemps avec ses livres de science-fiction. Pensant í  sa phrase et í  mon métier, j’ai décidé d’écrire trois colonnes sur le sujet. Je pense, en principe, que tout íªtre humain sur cette planète a au moins une bonne histoire í  raconter í  ses semblables. Voici mes réflexions sur quelques items importants dans le processus de création d’un texte.

Le lecteur

L’écrivain doit íªtre avant tout un bon lecteur. Celui qui s’accroche aux livres académiques et ne lit pas ce qu’écrivent les autres (et lí , je ne parle pas seulement de livres, mais de blogs, articles de journaux, etcetera) ne connaí®tra jamais ses propres qualités et défauts.

Par conséquent, avant d’entreprendre quoi que ce soit, cherchez des gens qui ont envie de partager leur expérience par í  travers les mots.

Je ne dis pas : « cherchez d’autres écrivains ».

Je dis : trouvez des personnes ayant différentes aptitudes, parce que l’écriture n’est pas différente d’une autre activité pratiquée avec enthousiasme.

Vos alliés ne seront pas nécessairement ces gens que tout le monde regarde avec admiration en affirmant : « il n’y a pas meilleure personne ». Bien au contraire : ce sont des gens qui n’ont pas peur de se tromper, et donc se trompent. C’est pourquoi leur travail n’est pas toujours reconnu. Mais les personnes de ce genre transforment le monde, et après beaucoup d’erreurs parviennent í  réussir quelque chose qui fera totalement la différence dans leur communauté.

Ce sont des personnes qui ne peuvent pas rester í  attendre que les choses arrivent, pour décider après quelle est la meilleure manière de les raconter : elles décident í  mesure qu’elles agissent, míªme en sachant que cela peut íªtre très risqué.

Fréquenter ces personnes, c’est très important pour un écrivain, parce qu’il a besoin de comprendre qu’avant de s’installer devant le papier, il doit íªtre assez libre pour changer de direction í  mesure que son imagination voyage. Quand il termine une phrase, il doit se dire : « Pendant que j’écrivais, j’ai parcouru un long chemin. Maintenant, je termine ce paragraphe avec la conscience d’avoir pris suffisamment de risques et donné le meilleur de moi. »

Les meilleurs alliés sont ceux qui ne pensent pas comme les autres. Aussi, quand vous cherchez vos compagnons qui ne sont pas toujours visibles (car la rencontre entre le lecteur et l’écrivain se produit rarement), croyez en votre intuition et ne vous occupez pas des commentaires. Les gens jugent toujours les autres en ayant pour modèle leurs propres limitations – et l’opinion de la communauté est parfois bourrée de préjugés et de peurs.

Joignez-vous í  ceux qui n’ont jamais dit : « c’est fini, je dois m’arríªter ici ». Car de míªme que l’hiver est suivi par le printemps, rien ne peut finir : votre objectif atteint, il est nécessaire de recommencer encore, en vous servant toujours de tout ce que vous avez appris en chemin.

Joignez-vous í  ceux qui chantent, racontent des histoires, jouissent de la vie et ont la joie dans les yeux. La joie est contagieuse et parvient toujours í  empíªcher les gens de se laisser paralyser par la dépression, la solitude et les difficultés.

Et racontez votre histoire, míªme si c’est simplement pour que votre famille lise.

Le stylo plume

Toute énergie de la pensée finit par se manifester dans la plume d’un stylo. Bien sí»r, nous pouvons ici remplacer ce mot par stylo-bille, clavier d’ordinateur, crayon, mais stylo plume est plus romantique, n’est-ce pas ?

Revenons í  notre sujet : le mot finit par exprimer avec concision une idée.

Le papier n’est qu’un support pour cette idée.

Mais le stylo restera toujours avec vous et il est indispensable de savoir l’utiliser.

Des périodes d’inaction sont nécessaires – un stylo qui est toujours en train d’écrire finit par perdre la conscience de ce qu’il fait. Alors, laissez-le se reposer chaque fois que possible, et souciez-vous de vivre et de rencontrer vos amis. Quand vous reviendrez au métier de l’écriture, vous trouverez un stylo content, avec sa force intacte.

Le stylo n’a pas de conscience : il est un prolongement de la main et du désir de l’écrivain. Il sert í  détruire des réputations, í  faire ríªver, í  transmettre des nouvelles, í  dessiner de jolies phrases d’amour. Par conséquent, soyez toujours clairs dans vos intentions.

La main est le lieu oí¹ se concentrent tous les muscles du corps, toutes les intentions de celui qui écrit, tout son effort pour partager ce qu’il ressent. Elle n’est pas seulement une partie de votre bras, mais une extension de votre pensée. Jouez de votre stylo avec le respect d’un violoniste pour son instrument.

Le mot

Le mot est l’intention finale de toute personne qui désire partager quelque chose avec son semblable.

William Blake disait : « Tout ce que nous écrivons est le fruit de la mémoire ou de l’inconnu. » Si j’ai une suggestion í  faire, respectez l’inconnu et cherchez-y votre source d’inspiration. Les histoires et les faits restent les míªmes, mais quand vous ouvrirez une porte dans votre inconscient et vous laisserez guider par l’inspiration, vous verrez que la manière de décrire ce que vous avez vécu ou ríªvé est toujours beaucoup plus riche quand votre inconscient guide le stylo.

Chaque mot laisse dans votre cÅ“ur un souvenir – et c’est la somme de ces souvenirs que forment les phrases, les paragraphes, les livres.

Les mots sont souples comme la pointe de la plume de votre stylo, et ils comprennent les signes du chemin. Les phrases n’hésitent pas í  changer de cours quand elles découvrent, quand elles entrevoient une meilleure opportunité.

Les mots ont la qualité de l’eau : elle contourne les rochers, s’adapte au lit du fleuve, se transforme parfois en lac jusqu’í  ce que la dépression soit remplie et qu’elle puisse poursuivre son chemin.

Parce que le mot, quand il est écrit avec du sentiment et de l’í¢me, n’oublie pas que sa destination est l’océan d’un texte, et que tí´t ou tard il devra arriver jusque-lí .

(fin au numéro suivant)

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Édition nº 169 : Merci, président Bush

J’ai écrit la lettre qui suit le 9 mars 2003, dix jours avant l’invasion de l’Irak. C’est mon texte le plus lu jusqu’í  ce jour : publié dans les plus grands journaux de la planète, déferlant sur Internet, il a été lu par près de 500 millions de personnes.

La guerre entre maintenant dans sa sixième année : plus de 4 000 soldats américains ont perdu la vie, ainsi qu’un nombre infini d’irakiens. Selon CNN (24/03/2008), « on estime le nombre de morts de 80 000 í  des centaines de milliers, avec 2 millions de personnes forcées í  quitter leur pays, et plus de 2 millions et demi dans des camps de réfugiés, selon le Haut Commissariat des Nations Unies ».

Une grande partie des personnes que je cite ont déjí  disparu de la scène, mais la guerre continue. Il n’y a en ce moment aucune lumière au bout du tunnel. Voici quelques extraits de cette lettre:

Merci í  vous, grand dirigeant. Merci, George W. Bush.

Merci de montrer í  tous le danger que représente Saddam Hussein. Nombre d’entre nous avaient peut-íªtre oublié qu’il avait utilisé des armes chimiques contre son peuple, contre les Kurdes, contre les Iraniens. Hussein est un dictateur sanguinaire, l’une des expressions les plus manifestes du mal aujourd’hui.

Mais j’ai d’autres raisons de vous remercier. Au cours des deux premiers mois de l’année 2003, vous avez su montrer au monde beaucoup de choses importantes. Ainsi, me rappelant un poème que j’ai appris enfant, je veux vous dire merci.

Merci de révéler au monde le gigantesque abí®me qui existe entre les décisions des gouvernants et les désirs du peuple. De faire apparaí®tre clairement que José Maria Aznar comme Tony Blair n’ont aucun respect pour les voix qui les ont élus et n’en tiennent aucun compte. Aznar est capable d’ignorer que 90 % des Espagnols sont opposés í  la guerre, et Blair ne fait aucun cas de la plus grande manifestation publique de ces trente dernières années en Angleterre.

Merci, car votre persévérance a forcé Blair í  se rendre au Parlement avec un dossier falsifié, rédigé par un étudiant dix ans plus tí´t, et í  le présenter comme « des preuves irréfutables recueillies par les services secrets britanniques ».

Merci, car grí¢ce í  vos efforts en faveur de la guerre, pour la première fois, les nations arabes, en général divisées, ont unanimement condamné une invasion, lors d’une rencontre au Caire.

Merci, car grí¢ce í  votre rhétorique affirmant que « l’ONU avait une chance de démontrer son importance », míªme les pays les plus réfractaires ont fini par prendre position contre cette attaque.

Merci d’essayer de diviser une Europe qui lutte pour son unification ; cet avertissement ne sera pas ignoré.

Merci d’avoir réussi ce que peu de gens ont réussi en un siècle : rassembler des millions de personnes, sur tous les continents, qui se battent pour la míªme idée, bien que cette idée soit opposée í  la ví´tre.

Merci parce que, sans vous, nous n’aurions pas connu notre capacité de mobilisation. Peut-íªtre ne servira-t-elle í  rien aujourd’hui, mais elle sera certainement utile plus tard. í€ présent que les tambours de la guerre semblent résonner de manière irréversible, je veux faire miens les mots qu’un souverain européen adressa autrefois í  un envahisseur : « Que pour vous la matinée soit belle, que le soleil brille sur les armures de vos soldats, car cet après-midi je vous mettrai en déroute. »

Alors, profitez de votre matinée et de ce qu’elle peut encore vous apporter de gloire.

Merci, car vous ne nous avez pas écoutés, et ne nous avez pas pris au sérieux. Sachez bien que nous, nous vous écoutons et que nous n’oublierons pas vos propos.

Merci, grand dirigeant George W. Bush.

Merci beaucoup.

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Édition nº 168 : Mysticisme soufi

Le turban de Nasrudin

Nasrudin se présenta í  la cour avec un magnifique turban, et demanda de l’argent pour la charité.

« Tu es venu me réclamer de l’argent et tu portes sur la tíªte une parure très onéreuse. Combien a coí»té cette pièce extraordinaire ? s’enquit le souverain.

– Cinq cents pièces d’or », répondit le sage soufi.

Le ministre murmura : « Mensonge. Aucun turban ne coí»te une telle fortune. »

Nasrudin insista :

« Je ne suis pas venu ici seulement pour réclamer, mais aussi pour négocier. J’ai payé ce prix pour le turban parce que je savais que, dans le monde entier, seul un souverain pourrait l’acheter pour six cents pièces, afin que je puisse offrir le bénéfice aux pauvres. »

Flatté, le sultan paya ce que demandait Nasrudin. í€ la sortie, le sage déclara au ministre :

« Tu connais peut-íªtre très bien la valeur d’un turban, mais moi je sais jusqu’oí¹ la vanité peut mener un homme. »


Comme le mariage

Nadia passa tout l’automne í  semer et préparer son jardin. Les fleurs s’ouvrirent au printemps, et Nadia remarqua quelques pissenlits, qu’elle n’avait pas plantés.

Elle les arracha. Mais le pollen s’était déjí  répandu et d’autres repoussèrent. Elle se mit í  la recherche d’un poison qui n’atteindrait que les pissenlits. Un spécialiste lui expliqua que n’importe quel poison finirait par tuer les autres fleurs. Désespérée, elle demanda de l’aide í  un jardinier.

« C’est comme le mariage, déclara le jardinier. Avec les bonnes choses, on finit toujours par découvrir quelques inconvénients.

– Que fais-je, alors ?

– Rien. Míªme si ce sont des fleurs que vous n’avez pas souhaitées, elles font partie du jardin. »


Accepter la compassion

« Comment rendons-nous le monde plus pur ? » demanda un disciple.

Ibn al-Husayn répondit :

« Il y avait un cheik í  Damas du nom d’Abu Musa al-Qumasi. Tous l’honoraient pour sa sagesse, mais personne ne savait s’il était un homme bon.

« Un après-midi, un défaut dans la construction fit s’effondrer la maison oí¹ le cheik vivait avec sa femme. Les voisins, désespérés, commencèrent í  creuser les ruines ; í  un moment donné, ils parvinrent í  localiser l’épouse du cheik. »

« Elle s’écria : “Laissez-moi. Sauvez d’abord mon mari, qui était assis í  peu près lí .”

« Les voisins remuèrent les débris í  l’endroit indiqué, et ils trouvèrent le cheik. Celui-ci déclara : “Laissez-moi. Sauvez d’abord ma femme, qui était couchée í  peu près lí .”

« Quand quelqu’un agit comme a agi ce couple, il purifie le monde entier. »

Édition nº 167 : Sur l’importance du “non”

“Hitler a peut-íªtre perdu la guerre sur le champ de bataille, mais il a finalement gagné quelque chose, dit Marek Halter. Parce que l’homme du XXe siècle a créé le camp de concentration et ressuscité la torture, et enseigné í  ses semblables qu’il est possible de fermer les yeux sur les malheurs des autres.”

Peut-íªtre a-t-il raison : il y a des enfants abandonnés, des civils massacrés, des innocents incarcérés, des vieillards solitaires, des ivrognes dans le caniveau, des fous au pouvoir.

Mais peut-íªtre n’a-t-il pas du tout raison : il y a les guerriers de la lumière, qui n’acceptent jamais l’inacceptable.

Les mots les plus importants dans toutes les langues sont les petits mots. Par exemple “oui”. Amour. Dieu. Ce sont des mots qui nous viennent facilement et emplissent nos espaces vides.

Mais il existe un mot, lui aussi très court, que nous avons du mal í  prononcer.

“Non”.

Et nous nous croyons généreux, compréhensifs, bien élevés. Parce que le “non” est réputé maudit, égoí¯ste, pas très fin.

Attention. Il y a des moments oí¹ en disant “oui” aux autres, vous vous dites “non” í  vous.

Tous les grands hommes et femmes de ce monde ont été des personnes qui, plutí´t que de dire “oui”, ont dit NON bien fort í  tout ce qui ne correspondait pas í  un idéal de bonté et de grandeur.

Les guerriers de la lumière se reconnaissent au regard. Ils sont au monde, ils font partie du monde, et ils ont été envoyés au monde sans besace ni sandales. Il leur arrive souvent d’íªtre lí¢ches. Et ils n’agissent pas toujours correctement.

Les guerriers de la lumière souffrent pour des sottises, ils s’inquiètent pour des choses sans importance, ils se jugent incapables de grandir. Ils se croient parfois indignes d’une bénédiction ou d’un miracle.

Les guerriers de la lumière se demandent souvent ce qu’ils font ici et se disent que leur vie n’a pas de sens.

C’est pour cela qu’ils sont guerriers de la lumière. Parce qu’ils se trompent. Parce qu’ils s’interrogent. Parce qu’ils ne cessent de chercher un sens. Mais surtout parce qu’ils ont le pouvoir de dire “non” devant des choses qu’ils ne peuvent accepter.

Très souvent nous pouvons íªtre traités d’intolérants, mais il est important de nous ouvrir, et de lutter contre tout et contre toutes les circonstances, si nous nous trouvons face í  une injustice ou un acte de cruauté. Personne ne peut ignorer que, finalement, Hitler a établi un modèle qui peut íªtre reproduit parce que les gens sont incapables de protester. Et pour renforcer ce combat, il est bon de ne pas oublier les paroles de John Bunyan, auteur du classique “Pilgrim’s Progress” :

“Bien que je sois passé par tout ce par quoi je suis passé, je ne regrette pas les problèmes dans lesquels je me suis engagé, car ce sont eux qui m’ont mené lí  oí¹ je voulais arriver. Maintenant, í  l’approche de la mort, tout ce que je possède est cette épée, et je la remets í  celui qui désire suivre son pèlerinage.

“J’emporte avec moi les marques et les cicatrices des combats – ce sont les témoignages de ce que j’ai vécu et les récompenses de ce que j’ai conquis. Ce sont ces marques et ces cicatrices chéries qui m’ouvriront les portes du Paradis.

“Il y eut une époque oí¹ je passais ma vie í  écouter des histoires de bravoure. Il y eut une époque oí¹ je vivais seulement parce qu’avais besoin de vivre. Mais maintenant je vis parce que je suis un guerrier, et parce que je veux rejoindre un jour la compagnie de Celui pour qui j’ai tant lutté.”

Finalement, les cicatrices sont nécessaires quand nous luttons contre le Mal absolu, ou quand nous devons dire “non” í  tous ceux qui, quelquefois avec la meilleure des intentions, veulent entraver notre marche vers nos ríªves.

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Édition nº 166 : Le point d’accommodation

Dans l’un de mes livres (Le Zahir) j’essaie de comprendre pour quelle raison les gens ont tellement peur de changer. Alors que je me trouvais en plein processus d’écriture du texte, m’est tombée dans les mains l’étrange interview d’une femme qui venait de lancer un livre sur – vous imaginez quoi ? – l’amour.

Le journaliste demande si le seul moyen pour l’íªtre humain d’atteindre le bonheur est de rencontrer la personne aimée. La femme dit que non :

« L’amour change, et personne ne le comprend. L’idée que l’amour mène au bonheur est une invention moderne, de la fin du XVIIe siècle. Dès lors, les gens apprennent í  croire que l’amour doit durer toujours et que le mariage est le meilleur cadre pour l’exercer. Auparavant ils n’avaient pas un tel optimisme quant í  la longévité de la passion.

« Roméo et Juliette n’est pas une histoire heureuse, c’est une tragédie. Dans les dernières décennies, l’idée que le mariage était la voie de la réalisation personnelle a beaucoup progressé. La déception et l’insatisfaction se sont accrues en míªme temps. »

D’après les pratiques magiques des sorciers dans le nord du Mexique, il existe toujours un événement dans nos vies qui est responsable du fait que nous avons cessé de progresser. Un traumatisme, une défaite particulièrement amère, une désillusion amoureuse, ou míªme une victoire que nous n’avons pas bien comprise finit par nous rendre lí¢ches, et nous n’avaní§ons plus. Le sorcier, dans le processus de développement de sa relation avec les pouvoirs occultes, doit d’abord se délivrer de ce « point d’accommodation », et pour cela il doit revoir sa vie et découvrir oí¹ il se trouve.

Quand j’étais petit, je me bagarrais tout le temps, et je battais toujours les autres parce que j’étais le plus vieux de la bande. Un jour, mon cousin m’a donné une correction, je me suis convaincu que désormais je ne gagnerais plus jamais une bagarre, et dès lors j’ai évité toute confrontation physique, míªme si très souvent je suis passé pour un lí¢che et me suis laissé humilier devant des petites copines et des amis. Et puis un jour, í  vingt-deux ans, j’ai fini par íªtre míªlé sans le vouloir í  une bagarre dans une boí®te de Rio de Janeiro. J’ai reí§u une correction, mais le « point d’accommodation » a disparu. Aujourd’hui je ne me bagarre plus parce que c’est une très mauvaise manière de m’exprimer, et non par lí¢cheté.

J’ai tenté pendant deux ans d’apprendre í  jouer du violon : j’ai fait beaucoup de progrès au début, puis est arrivé un point oí¹ je ne pouvais plus avancer ; découvrant que d’autres apprenaient plus vite que moi, je me suis senti médiocre, j’ai décidé de ne pas me laisser déshonorer et j’ai décrété que cela ne m’intéressait plus. Ce fut la míªme chose avec le billard, le football, la course cycliste : j’en apprenais assez pour faire tout raisonnablement, mais arrivait un moment oí¹ je ne pouvais pas aller plus loin.

Pourquoi ?

Parce que l’histoire que l’on nous a racontée dit qu’í  un moment déterminé de nos vies « nous atteignons notre limite ». Nous ne devons plus changer. Nous ne parvenons plus í  grandir. La profession comme l’amour ont atteint leur point idéal, et il vaut mieux tout laisser tel que c’est. Vraiment ? La vérité est la suivante : nous pouvons toujours aller plus loin. Aimer davantage, vivre davantage, risquer davantage.

L’immobilité n’est jamais la meilleure solution. Parce que tout autour de nous change (y compris l’amour) et nous devons suivre ce rythme.

Je suis marié depuis vingt-huit ans avec la míªme personne, mais j’ai changé de « femme » (et elle a changé de « mari ») plusieurs fois au cours de notre relation. Si nous avions voulu rester ce que nous étions en 1979, je ne crois pas que nous serions allés aussi loin.

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Édition nº 165 : Apprendre des fleurs

Pourquoi continuer í  lutter

Le lecteur Gerson Luiz raconte l’histoire d’une rose qui désirait la compagnie des abeilles, mais qu’aucune n’approchait.

Cependant, la fleur pouvait encore ríªver. Se sentant seule, elle imaginait un jardin rempli d’abeilles qui venaient l’embrasser. Et elle parvenait í  résister jusqu’au jour suivant, oí¹ elle ouvrait de nouveau ses pétales.

« N’es-tu pas fatiguée ? lui demande sans doute quelqu’un.

– Non. Je dois continuer í  lutter, répond la fleur.

– Pourquoi ?

– Parce que si je ne m’ouvre pas, je me fane. »

Apprendre í  voir

Le Bouddha réunit ses disciples, et il montra une fleur de lotus.

« Je veux que vous me disiez quelque chose sur ce que je tiens dans la main. »

Le premier fit un vrai traité sur l’importance des fleurs. Le deuxième composa une jolie poésie au sujet de ses pétales. Le troisième inventa une parabole en se servant de la fleur comme exemple.

Vint le tour de Mahakashyap. Celui-ci s’approcha du Bouddha, respira la fleur, et caressa son visage avec l’un de ses pétales.

« C’est une fleur de lotus, dit Mahakashyap. Simple, comme tout ce qui vient de Dieu. Et belle, comme tout ce qui vient de Dieu.

– Toi seul a vu ce que j’avais dans la main », commenta le Bouddha.

En quíªte d’un sage

Pendant des jours, le couple marcha sans un mot ou presque. Ils arrivèrent enfin au milieu de la foríªt, et ils trouvèrent le sage.

« Ma compagne m’a í  peine parlé pendant le voyage, dit le garí§on.

– Un amour qui ne connaí®t pas le silence est un amour sans profondeur, répondit le sage.

– Mais elle n’a míªme pas dit qu’elle m’aimait !

– Il y a des personnes qui passent leur temps í  le dire. Et nous finissons par mettre en doute la vérité de leurs paroles. »

Ils s’assirent tous trois sur une pierre. Le sage indiqua le champ de fleurs autour d’eux.

« La nature ne répète pas tout le temps que Dieu nous aime. Mais í  travers ses fleurs, nous le comprenons. »

Chez le fleuriste

La femme marchait dans un centre commercial quand elle vit sur l’affiche : une nouvelle boutique de fleurs. En entrant, elle fut saisie de frayeur ; elle ne vit aucun vase, aucun bouquet, mais c’était Dieu en personne qui se tenait derrière le comptoir.

« Vous pouvez demander ce que vous voulez, déclara Dieu.

– Je veux íªtre heureuse. Je veux la paix, de l’argent, et que l’on me comprenne. Je veux aller au ciel quand je mourrai. Et je veux que tout cela soit aussi accordé í  mes amis. »

Dieu ouvrit quelques pots qui se trouvaient sur l’étagère derrière lui, en retira plusieurs graines, et les tendit í  la femme.

« Voici les semences, dit-il. Commencez í  les planter, parce qu’ici nous ne vendons pas les fruits. »

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Édition nº 164 : Le monument en mouvement

J’ai visité de nombreux monuments dans ce monde, destinés í  immortaliser les villes oí¹ ils sont placés bien en vue. Des hommes majestueux, dont les noms ont été oubliés, mais qui montent encore leurs superbes chevaux. Des femmes qui tendent vers le ciel des couronnes ou des épées, symbolisant des victoires qui ne figurent míªme plus dans les livres scolaires. Des enfants solitaires et sans nom, gravés dans la pierre, leur innocence í  tout jamais perdue pendant les heures et les jours oí¹ ils ont été obligés de poser pour quelque sculpteur que l’histoire a aussi oublié.

Et finalement, í  de très rares exceptions (Rio de Janeiro en est une avec son Christ Rédempteur) ce ne sont pas les statues qui marquent la ville, mais les choses les plus inattendues. Quand Eiffel a construit une tour métallique pour une exposition, il ne pouvait pas songer qu’elle finirait par devenir le symbole de Paris, malgré le Louvre, l’Arc de Triomphe, les magnifiques jardins. Une pomme représente New York. Un pont pas très fréquenté est le symbole de San Francisco. C’est aussi un pont sur le Tage qui se trouve sur les cartes postales de Lisbonne. Le monument le plus emblématique de Barcelone, une ville oí¹ beaucoup de choses ont été bien résolues, est une cathédrale jamais terminée (la Sagrada Familia). í€ Moscou, une place entourée d’édifices et dont le nom ne représente plus le présent (Place Rouge, en souvenir du communisme) est la grande référence. Et ainsi de suite.

C’est peut-íªtre en pensant í  cela qu’une ville a décidé de créer un monument qui ne serait jamais le míªme, qui pourrait disparaí®tre tous les soirs et réapparaí®tre le matin, qui a chaque minute de la journée se transformerait, selon la force du vent ou des rayons de soleil. La légende rapporte qu’un enfant en eut l’idée, justement au moment de… faire pipi. Quand il eut fini, il raconta í  son père que l’endroit oí¹ ils habitaient serait protégé des envahisseurs s’il pouvait contenir une sculpture capable de s’élever avant qu’ils ne s’approchent. Le père alla parler aux conseillers du lieu qui, ayant adopté le protestantisme comme religion officielle et considérant comme superstition tout ce qui échappait í  la logique, décidèrent cependant de suivre le conseil.

Une autre histoire raconte que, comme un fleuve se jetait dans un lac et provoquait un très violent courant, on construisit lí  un barrage hydroélectrique ; mais quand les ouvriers rentraient chez eux et fermaient les soupapes, la pression était très forte et les turbines finissaient par exploser. Jusqu’í  ce qu’un ingénieur eí»t l’idée de placer une fontaine pour permettre í  l’excès d’eau de s’échapper.

Avec le temps, l’ingénierie résolut le problème et la fontaine devint inutile. Mais se rappelant peut-íªtre la légende de l’enfant, les habitants décidèrent de la conserver. La ville possédait déjí  de nombreuses fontaines, et celle-lí  serait au milieu d’un lac ; que faire pour la rendre visible ?

Et c’est ainsi que naquit le monument en mouvement. De puissantes pompes furent installées, et de nos jours c’est un jet d’eau très violent, qui fait jaillir verticalement cinq cents litres d’eau par seconde, í  deux cents kilomètres heure. On dit, et je l’ai vérifié, qu’il est visible míªme d’un avion volant í  dix mille mètres. Il n’a pas de nom particulier ; il s’appelle le « Jet d’Eau », symbole de la ville de Genève (oí¹ ne manquent pas les sculptures représentant des hommes í  cheval, des femmes héroí¯ques, des enfants solitaires).

Un jour, j’ai demandé í  Denise, une scientifique suisse, ce qu’elle pensait du Jet d’Eau.

« Notre corps est presque entièrement fait d’eau, dans laquelle passent des décharges électriques qui communiquent des informations. Une de ces informations est appelée Amour, et elle peut interférer dans tout l’organisme. L’amour change tout le temps. Je pense que le symbole de Genève est le plus beau monument í  l’amour coní§u par l’art humain.

Je ne sais pas si le gamin de la légende y a pensé, mais je crois que Denise a parfaitement raison.

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Édition nº 163 : Le guerrier de la lumière et la nouvelle année

Savoir attendre

Le guerrier de la lumière a besoin de temps pour lui. Il met ce temps í  profit pour le repos, la contemplation, le contact avec l’í‚me du Monde. Míªme en plein combat, il parvient í  méditer.

Quelquefois, le guerrier s’assoit, se détend et laisse se poursuivre tout ce qui se passe autour de lui. Il regarde ce qui l’entoure comme s’il était un spectateur, il ne tente ni de progresser ni de régresser – il se laisse simplement aller sans résistance au mouvement de la vie.

Peu í  peu, tout ce qui semblait compliqué commence í  devenir simple. Et le guerrier se réjouit.

Découvrir l’objectif

Quand nous désirons quelque chose, tout l’Univers conspire en notre faveur. Le guerrier de la lumière le sait.

Alors, il fait très attention í  ses pensées. Cachés derrière toutes sortes de bonnes intentions, se trouvent des sentiments que personne n’ose s’avouer : la vengeance, l’autodestruction, la culpabilité, la peur de la victoire, la joie macabre devant la tragédie qui affecte les autres.

L’Univers ne juge pas : il conspire í  la réalisation de nos désirs. C’est pourquoi le guerrier a le courage de regarder vers les zones d’ombre de son í¢me et tí¢che de les illuminer de la lumière du pardon.

Comprendre la routine

Le chemin du guerrier traverse parfois des périodes de routine. Il applique alors un enseignement de Nahman de Bratzlav :

« Si tu ne parviens pas í  te concentrer, ou si ta journée est ennuyeuse, contente-toi de répéter un simple mot, parce que cela fait du bien í  l’í¢me. Ne dis rien de plus, répète seulement ce mot sans arríªt, d’innombrables fois. Il finira par perdre son sens, puis acquerra une signification nouvelle. Dieu ouvrira les portes, et finalement tu n’utiliseras plus que ce simple mot pour dire tout ce que tu voudras. »

Quand il est forcé d’accomplir la míªme tí¢che plusieurs fois, le guerrier recourt í  cette tactique et transforme son ouvrage en prière.

Célébrer l’année qui se termine

Le guerrier a vécu tous les jours de l’année qui est passée et, míªme s’il a perdu de grandes batailles, il a survécu et il est lí . C’est une victoire. Cette victoire a eu pour prix des moments difficiles, des nuits de doute, d’interminables jours d’attente. Depuis les temps anciens, célébrer un triomphe fait partie du rituel de la vie.

La commémoration est un rite de passage.

Les compagnons du guerrier de la lumière le voient manifester sa joie, et ils pensent : « Pourquoi fait-il cela ? Il risque d’íªtre déí§u dans son prochain combat. Il risque de s’attirer la fureur de l’ennemi. »

Mais le guerrier connaí®t la raison de son geste. Il profite du plus beau cadeau que la victoire puisse apporter : la confiance.

Le guerrier célèbre l’année qui est passée, pour avoir plus de forces dans les batailles de demain.

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Édition nº 162 : Conte de Noí«l

Une légende médiévale raconte que dans le pays que nous appelons aujourd’hui l’Autriche, la famille Buckhard – composée d’un homme, une femme et un petit garí§on – animait les fíªtes de Noí«l en récitant des poésies, chantant des ballades des vieux troubadours et jonglant pour divertir les gens. Évidemment, il ne restait jamais d’argent pour acheter des cadeaux, mais l’homme disait toujours í  son fils :

« Sais-tu pourquoi la hotte de Papa Noí«l ne se vide jamais, alors qu’il y a tellement d’enfants dans ce monde ? Parce que bien qu’elle soit remplie de jouets, il y a parfois des choses plus importantes í  livrer, ce qu’on appelle les “cadeaux invisibles”. Dans un foyer divisé, il tí¢che d’apporter l’harmonie et la paix dans la nuit la plus sacrée de la chrétienté. Lí  oí¹ manque l’amour, il dépose une graine de foi dans le cÅ“ur des enfants. Lí  oí¹ l’avenir paraí®t sombre et incertain, il apporte l’espoir. Nous, quand Papa Noí«l vient nous rendre visite, nous sommes tous contents le lendemain d’íªtre encore en vie et de faire notre travail, qui est de donner de la joie. N’oublie jamais í§a. »

Le temps passa, le petit garí§on devint grand, et un jour la famille passa devant l’imposante abbaye de Melk, qui venait d’íªtre construite.

« Mon père, vous souvenez-vous qu’il y a des années vous m’avez raconté l’histoire de Papa Noí«l et de ses cadeaux invisibles ? Je pense que j’ai reí§u un jour l’un de ces cadeaux : la vocation de devenir príªtre. Cela vous dérangerait-il si je faisais maintenant le premier pas vers ce dont j’ai toujours ríªvé ? »

Bien qu’elle eí»t grand besoin de sa compagnie, la famille comprit et respecta le désir du fils. Ils frappèrent í  la porte du couvent et furent accueillis avec générosité et amour par les moines, qui acceptèrent le jeune Buckhard comme novice.

Arriva la veille de Noí«l. Et justement ce jour-lí , un miracle particulier se produisit í  Melk : Notre Dame, portant l’enfant Jésus dans ses bras, décida de descendre sur Terre pour visiter le monastère.

Très fiers, tous les príªtres firent une longue file, et un í  un se postèrent devant la Vierge pour rendre hommage í  la Mère et í  l’Enfant. L’un montra les beaux tableaux qui décoraient l’endroit, un autre apporta un exemplaire d’une Bible qu’on avait mis cent ans í  écrire í  la main et í  illustrer, un troisième prononí§a le nom de tous les saints.

Au bout de la file, le jeune Buckhard attendait anxieusement. Ses parents étaient des gens simples, et ils ne lui avaient appris qu’í  lancer des balles en l’air et í  jongler.

Quand vint son tour, les autres príªtres voulurent clore les hommages, prétextant que l’ancien jongleur n’avait rien d’important í  dire et qu’il risquait de ternir l’image du couvent. Cependant, au fond de son cÅ“ur, il ressentait lui aussi l’immense besoin d’offrir quelque chose í  Jésus et í  la Vierge.

Timidement, sentant le regard réprobateur de ses frères, il retira quelques oranges de sa poche et commení§a í  les lancer et í  les rattraper dans ses mains, créant un joli cercle dans l’air, comme il le faisait quand lui et sa famille se promenaient dans les foires de la région.

í€ cet instant seulement, l’Enfant Jésus se mit í  battre joyeusement des mains dans les bras de Notre Dame. Et c’est vers le jongleur que la Vierge tendit les bras, lui permettant de tenir un peu l’enfant, qui ne cessait de sourire.

La légende se termine en disant que, depuis ce miracle, tous les deux cents ans, un nouveau Buckhard frappe í  la porte de Melk, y est accepté, et que, tant qu’il s’y trouve, il peut réjouir le cÅ“ur de tous ceux qui le rencontrent.

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Édition nº 161 : Convention sur les blessures d’amour

Dispositions générales :

A – Considérant que le dicton «  autant vaut en amour et dans la guerre » est absolument correct ;

B – Considérant que dans la guerre nous avons la Convention de Genève, adoptée le 22 aoí»t 1864, qui détermine la faí§on dont les blessés sur le champ de bataille doivent íªtre traités, tandis qu’aucune convention n’a été promulguée í  ce jour concernant les blessés d’amour, qui sont beaucoup plus nombreux ;

Il est décrété que :

Art. 1 – Tous les amants, quel que soit leur sexe, sont avertis que l’amour, en plus d’une bénédiction, est aussi quelque chose d’extríªmement dangereux, imprévisible, capable d’entraí®ner de graves dommages. En conséquence, celui qui se propose d’aimer doit savoir qu’il expose son corps et son í¢me í  toutes sortes de blessures, et qu’í  aucun moment il ne pourra accuser son partenaire, vu que le risque est le míªme pour l’un et pour l’autre.

Art. 2 – Dès qu’il est atteint par une flèche perdue de l’arc de Cupidon, il doit tout de suite demander í  l’archer de tirer la míªme flèche dans la direction opposée, de sorte í  ne pas se soumettre í  la blessure connue sous le nom d’« amour non payé de retour ». Si Cupidon refuse ce geste, la Convention présentement promulguée exige du blessé qu’il retire immédiatement la flèche de son cÅ“ur et la jette aux ordures. Afin de parvenir í  ce résultat, il doit éviter les appels téléphoniques, les messages par Internet, l’envoi de fleurs qui finalement sont renvoyées, ou tout autre moyen de séduction, vu que ceux-ci peuvent donner des résultats í  court terme mais sont toujours voués í  l’échec avec le temps. La Convention décrète que le blessé doit immédiatement rechercher la compagnie d’autres personnes, afin de tenter de contrí´ler l’idée obsessionnelle qu’« il vaut la peine de se battre pour cette personne ».

Art. 3 – Si la blessure est causée par des tiers, c’est-í -dire si l’íªtre aimé s’est intéressé í  quelqu’un qui n’était pas dans le scénario préalablement établi, la vengeance est expressément interdite. Dans ce cas, il est permis de recourir í  des larmes jusqu’í  ce que les yeux soient secs, quelques coups de poing dans les murs ou dans le traversin, des conversations avec des amis, dans lesquelles on peut insulter l’ancien(ne) compagnon ou compagne et affirmer son total manque de goí»t, mais sans diffamer son honneur. La Convention précise que sera également appliquée la règle figurant í  l’Art. 2 : rechercher la compagnie d’autres personnes, de préférence dans des lieux différents de ceux fréquentés par l’autre partie.

Art. 4 – Sur les blessures légères, classées ici comme petites trahisons, passions fulgurantes qui ne durent pas longtemps, désintéríªt sexuel passager, on doit appliquer généreusement et rapidement le médicament appelé Pardon. Une fois ce médicament appliqué, on ne doit pas revenir en arrière une seule fois, et le sujet doit íªtre totalement oublié et ne jamais servir d’argument dans une querelle ou dans un moment de haine.

Art. 5 – Sur toutes les blessures définitives, également appelées « rupture », le seul médicament capable de faire effet s’appelle Temps. Rien ne sert de chercher la consolation chez des cartomanciennes (qui disent toujours que l’amour perdu reviendra), dans des livres romantiques (qui ont toujours une fin heureuse), dans des feuilletons télévisés ou des choses de ce genre. On doit souffrir intensément, en évitant totalement les drogues, les calmants, ou les prières adressées aux saints. Seul l’alcool est toléré í  raison de deux verres de vin par jour maximum. 

Résolution finale : les blessés par amour, contrairement aux blessés dans les conflits armés, ne sont ni des victimes ni des bourreaux. Ils ont choisi quelque chose qui fait partie de la vie, et ils doivent ainsi affronter la souffrance et l’extase qu’entraí®ne leur choix.

Et ceux qui n’ont jamais été blessés par amour ne pourront jamais dire : « j’ai vécu ». Parce qu’ils n’ont pas vécu.

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Édition nº 160 : Sur le bord de l’Adour

« Quand je retire mes lunettes, je peux encore voir le chemin.  Je ne vois pas les détails, mais je peux voir le chemin », dit ma femme qui est atteinte d’une myopie de + 6,5 degrés, tandis que nous marchons dans un champ de maí¯s, en ces vacances européennes.

Je réponds qu’il m’arrive la míªme chose : bien que je ne sois pas myope, parfois je ne peux pas voir les détails, mais je tí¢che toujours de garder les yeux fixés sur mes choix.

Nous arrivons au bord d’un fleuve au milieu de nulle part, près du village d’Arcizac-Adour. Et soudain je me souviens que j’ai fait une promesse que je n’ai pas encore tenue. Près de ce fleuve, nous étions tous deux assis, il y a trois ans, quand nous avons vu une jolie femme, portant des bottes imperméables jusqu’aux genoux, qui marchait près du lit avec un sac sur le dos. Nous voyant, elle s’est approchée :

« Je connais Jacqueline (une amie). Je lui ai demandé de nous présenter, et elle m’a répondu : “Tu le rencontreras quand tu t’y attendras le moins.” Je m’appelle Isabelle Labaune. »

Elle nous a expliqué qu’elle était lí  pour retirer du fleuve d’éventuels détritus (des bouteilles en plastique et des boí®tes de bière, qui étaient charriées par le courant), mais que sa vraie passion était les chevaux. L’après-midi, nous sommes allés visiter son haras.

Isabelle avait une douzaine de bíªtes et elle faisait tout absolument seule – elle les nourrissait, gardait l’endroit propre, rangeait les écuries, réparait les toitures, enfin de quoi rendre n’importe qui fou de tant de travail.

« J’ai fondé une association pour les personnes qui ont des problèmes mentaux de naissance. Je suis absolument certaine que l’équitation leur permet de se sentir aimées, intégrées dans la société. »

Chaque fois que je venais passer des vacances dans la région, je rencontrais Isabelle. Des minibus arrivaient, avec des jeunes atteints du syndrome de Down, qui montaient les magnifiques chevaux et se promenaient au bord des rivières, dans les foríªts et les parcs. Il n’y a jamais eu le moindre accident. Les parents avaient les larmes aux yeux et Isabelle un sourire aux lèvres. Elle était extríªmement fière de ce qu’elle faisait : elle se réveillait í  cinq heures du matin, elle travaillait toute la journée, et elle allait se coucher tí´t, épuisée.

C’était une femme jeune et très attirante, mais elle n’avait pas de petit ami :

« Tous les hommes qui se présentent dans ma vie veulent que je sois femme au foyer. Mais j’ai un ríªve. Je souffre de la solitude, mais je souffrirais davantage si je renoní§ais au sens de ma vie. »

La situation a bientí´t changé au début de 2006. Un après-midi oí¹ je suis allé lui rendre visite, elle m’a dit qu’elle était amoureuse. Et que son petit ami acceptait son rythme de vie et était príªt í  l’aider si nécessaire.

Quelques jours plus tard, je suis parti au Brésil. En octobre, je pense, j’ai reí§u un message d’elle sur le répondeur de mon cellulaire : elle aurait aimé me voir. Mais j’étais loin et je n’ai pas accordé grande importance í  l’événement, parce que dans les villes de l’intérieur du pays, rien n’est très urgent.

í€ mon retour dans les Pyrénées, en décembre, je suis allé déjeuner avec Jacqueline. J’ai su alors qu’Isabelle était morte d’un cancer fulgurant.

Ce soir-lí , j’ai allumé un feu dans mon jardin. Je suis resté seul í  regarder les flammes, pensant í  une femme qui n’avait fait que le bien dans sa vie et que Dieu avait emportée si tí´t. Je n’ai pas pleuré, mais j’ai senti un amour profond dans l’air, comme si elle était présente dans tout ce qui m’entourait. Le lendemain, j’ai reí§u un coup de téléphone de son ami, qui m’a demandé d’écrire quelque chose sur elle : elle était partie, et personne ne connaí®trait jamais son travail.

J’ai promis de le faire. Mais aujourd’hui seulement, quand nous sommes passés devant le fleuve et que nous nous sommes assis au míªme endroit, je me suis souvenu que j’avais pris un engagement, et maintenant je le respecte. Des nombreuses personnes que j’ai connues dans ma vie, Isabelle Labaune est l’une des plus proches de la sainteté.

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