Au chí¢teau Saint-Georges, septembre 2006

í€ mon avis, la solitude est le pire de tous les maux. Contrairement í  la faim, la soif et la maladie, qui, quand nous en souffrons, nous forcent í  prendre une attitude, la solitude se travestit très souvent d’une aura de vertu et de renoncement.

Mais aujourd’hui je suis seul parce que je l’ai choisi.

C’est un jour particulier pour moi ; je me promène í  pied dans la douceur de l’automne européen, je croise des gens qui parlent de leur í¢me ou des débits de tabac. Je marche dans Lisbonne ; je monte jusqu’au chí¢teau Saint-Georges, je regarde le Tage, l’Atlantique, et j’essaie de ne penser í  rien.

Le soleil va bientí´t se lever au Brésil, et les librairies ouvriront, mon nouveau livre rencontrera pour la première fois la main d’un lecteur. Après tellement de titres publiés, vous imaginez peut-íªtre que j’y suis déjí  habitué. Mais je ne le suis pas, grí¢ce í  Dieu. Je ressens encore la míªme excitation et le míªme enthousiasme que quand « Le Pèlerin de Compostelle » a été publié, il y a 20 ans.

Je prends ce carnet dans ma poche et je commence í  écrire ; en plus de l’enthousiasme et de l’excitation, est-ce que j’ai peur aussi ?

Je m’arríªte, j’écoute le vent dans les arbres, je réfléchis bien, et j’écris : « non, je n’ai pas peur ». Je suis en ce moment í  la fois comme une mère qui donne le jour í  un bébé, et comme un père qui accepte, enfin, que sa fille aille vivre hors de la maison avec son copain.

« Est-ce que je pense í  la faí§on dont le lecteur va réagir ? » je note dans le carnet.

De nouveau j’écoute le vent, et la réponse vient : bien sí»r. Après tout, j’y ai mis le meilleur de moi-míªme, et comme tout le monde, je veux que mon amour soit compris. Un grand mystique dominicain du XIVe siècle, connu sous le nom de Maí®tre Eckhart, a dit un jour : « Je suis un homme et cela fait partie de la condition humaine de partager cela avec les autres hommes. » Tout ce que j’ai regardé, vu et éprouvé dans ma promenade de l’hí´tel jusqu’í  ce chí¢teau, c’étaient des tentatives de partager un peu la vision de la vie de chacun. Les carreaux sur les faí§ades des maisons, les dessins de la cathédrale Santa Maria Maior, le silence des personnes qui priaient, l’homme qui jouait de l’accordéon dans une ruelle, étranger í  tout ce qui se passait autour de lui. Les artisans du passé et du présent, tentant de dire : voilí  ce que je pense, comment je suis.

Depuis cinq jours, nous entrons dans l’automne européen, bien qu’il fasse encore chaud. Mais l’hiver va arriver, le froid doit íªtre implacable, et les arbres qui en ce moment sont encore couverts de feuilles soupireront de tristesse quand elles tomberont. Ils diront sans doute : « jamais plus nous ne serons comme avant ».

Heureusement. Ou alors, quel sens cela aurait-il de se renouveler ? Les prochaines feuilles auront leur personnalité propre, elle appartiennent í  un nouvel été qui approche et qui ne sera jamais pareil í  l’été passé.

Vivre, c’est changer – c’est la leí§on que les saisons nous enseignent. Les feuilles de chaque nouveau livre me transforment aussi.

Serait-il un peu arrogant de dire que je n’ai plus rien í  me prouver ? Ce n’est peut-íªtre pas de l’arrogance, mais c’est très certainement une sottise. Bien que j’aie déjí  une histoire í  raconter í  mes petits-enfants, si j’en avais, celui qui vit seulement des succès passés a perdu le sens de la vie.

Je regarde de nouveau le Tage, et je me rappelle quelques vers de Fernando Pessoa :

En suivant le Tage on va vers le monde. Personne n’a jamais songé í  ce qu’il y a au-delí  du fleuve de mon village. Le fleuve de mon village ne fait penser í  rien ; celui qui se trouve devant lui se trouve seulement devant lui.

Pour quelques heures encore, le fleuve de mon village – mon nouveau livre – n’appartient qu’í  moi. Et j’essaierai de rester í  cí´té de lui, sans penser í  rien, regardant Lisbonne, écoutant les cloches, les chiens, les cris des petits marchands de la rue, le rire des enfants, les conversations des touristes. Je suis comme un enfant, et je n’ai pas honte d’íªtre aussi excité. Je prie Dieu qu’il me conserve ainsi.